« Mon oncle extraordinaire » de Stephen Leacock (traduction exclusive)

Littérature

mise à jour le 28/12/20

Stephen Leacock - My Remarkable Uncle

La famille de Stephen Leacock, y compris le modèle de l’oncle extraordinaire, fuient l’Angleterre en 1878, attirée par le boom économique du Canada. Elle y retrouve la misère, due tant à l’alcoolisme du chef de famille qu’aux désillusions de tout rêve d’Eldorado. Stephen poursuit une double carrière : celle de professeur d’université (en tant qu’économiste conservateur) et celle d’humoriste qui la rendu célèbre à l’égal de Mark Twain. La description des méfaits du capitalisme par un humoriste ne vaut-elle pas celle des professeurs d’université ? A toi d’en juger.

Stephen Butler Leacock (30 décembre 1869 – 28 mars 1944) était un politologue, écrivain et humoriste canadien. Entre 1915 et 1925, il était l’humoriste le plus populaire et le plus lu dans le monde anglophone.

=> Le livre en version originale (anglaise) est consultable ici.

L’homme le plus remarquable que j’aie jamais connu de ma vie, c’est mon oncle Edward Philip Leacock — ou E. P. comme ils étaient nombreux à l’appeler à Winnipeg il y a cinquante ou soixante ans. Son caractère était tellement exceptionnel qu’une simple description suffit. Il était déjà tellement excessif que vous ne pouviez pas exagérer.

J’étais un garçonnet de six ans, lorsque mon père a amené notre troupeau familial s’installer dans une ferme de l’Ontario. Nous avons vécu dans un isolement inconnu de nos jours où la radio est omniprésente sur la planète. Nous étions à trente-cinq miles d’un chemin de fer. Il n’y avait pas de journaux. Personne pour aller et venir. Nulle part où aller et venir. Le calme de la solitude des sombres nuits d’hiver était celui de l’éternité.

Dans cet isolement, deux ans plus tard, surgit mon dynamique oncle Edward, frère cadet de mon père. Il revenait tout juste d’un voyage d’un an autour de la Méditerranée. Il devait avoir 28 ans, mais semblait plus mûr, bronzé, sûr de lui, avec une barbe carrée comme un roi Plantagenet. Il parlait d’Alger, du marché aux esclaves africains, de la Corne d’Or et des pyramides. Pour nous cela ressemblait aux Mille et Une Nuits. Quand nous lui avons demandé : « Oncle Edward, tu connais le Prince de Galles ? » il avait répondu « Assez intimement », sans fournir d’explications. Son bluff nous avait impressionnés.

Cette année-là, en 1878, se tenaient des élections générales au Canada. En un rien de temps E.P. s’y plongea jusqu’au cou. Il apprit l’histoire et la politique du Haut-Canada en un jour, et en une semaine, connaissait tout le monde dans la région. Il prenait la parole à chaque réunion, mais son point fort était son contact personnel au sein de la campagne électorale et des tournées de bar. Cela a donné le plein essor à son merveilleux talent pour la flatterie et les supercheries.

« Voyons voir, disait-il à quelque spécimen de paysan loqueteux à ses côtés, un verre à la main, si votre nom est Framley, vous devez être certainement un parent de mon cher ami, le général Sir Charles Framley de l’artillerie à cheval ? » « Peut-être, répondait le spécimen flatté. Je suppose. Je n’ai pas bien gardé la trace de mes parents au pays. » « Mon Dieu ! Je dois dire à Sir Charles que je vous ai vu. Il sera si heureux…. » De cette façon, en quinze jours E.P. avait conféré des honneurs et des distinctions à la moitié des membres de la municipalité de Georgina. Ils vivaient dans une atmosphère recréée de généraux, d’amiraux et de comtes. Voter ? Comment pourrait-on voter autrement que pour des conservateurs, des hommes d’affaires, des hommes de familles comme la leur !

Il va sans dire que en politique, alors et toujours, E.P. était du côté conservateur, aristocratique, mais tout en étant très amical avec les plus humbles. C’était un instinct. Un démocrate ne peut pas condescendre. Il est déjà en bas. Mais quand un conservateur se penche, il triomphe. L’élection, bien sûr, était une victoire facile. E.P. aurait pu rester pour en récolter les fruits. Mais il eut une meilleure idée. L’horizon de l’Ontario était trop limité à ce moment-là. C’était une période de jours difficiles pour les agriculteurs de l’Ontario, quand les hypothèques tombaient comme des flocons de neige et que les fermes étaient vendues, ou liquidées, ou reprises par les États, ou effacées discrètement de la surface de la Terre.

Mais on ne parlait que d’un nouveau débouché : le Manitoba. Il fallait que E.P. et mon père aillent vers l’Ouest. Nous avons donc vendu notre ferme à l’ancienne, avec des rafraîchissements pour les acheteurs. Le pauvre bétail maigre et les machines cassées rapportèrent moins que le prix du whisky. Mais E.P. riait de tout cela, déclarant que l’étoile de l’Empire brillait à l’Ouest, et vers l’Ouest ils sont partis, nous laissant, nous les enfants, à l’école.

Ils atteignirent Winnipeg juste au moment de l’envolée du boom économique, et E.P. s’est immédiatement épanoui et a chevauché la crête de la vague. Il y a quelque chose de magique dans la frénésie et le mouvement d’une ville en plein essor – un Winnipeg des années 80, une Carson City des années 60… La vie s’y concentre ; tout se passe ici et maintenant, pas de passé et pas d’au-delà – juste un cliquetis de marteaux et de scies, des tournées de boissons et des liasses de billets. Dans une telle atmosphère, chaque homme semble un gars remarquable, un homme exceptionnel ; l’originalité triomphe et le tempérament s’épanouit comme une rose.

E.P. s’est fait sa place. En un rien de temps il était partout et connaissait tout le monde, conférant titres et honneurs du haut en bas de l’avenue Portage. En six mois, il avait fait fortune, sur le papier ; il fit un voyage vers l’Est et ramena une charmante épouse de Toronto. Il construisit une grande maison au bord de la rivière, la remplit de tableaux qu’il disait être ceux de ses ancêtres et y pratiqua sans discontinuer une trépidante hospitalité.

Le champ de ses activités étaient vaste. Il fut président d’une banque (qui n’ouvrit jamais), patron d’une brasserie (pour brasser la rivière Rouge) et, surtout, secrétaire-trésorier du chemin de fer Winnipeg, Baie d’Hudson et Océan Arctique dont la licence l’autorisait à construire une ligne vers l’océan Arctique, lorsqu’il serait prêt. Ils n’avaient pas de rails, mais ils imprimèrent du papier à en-tête et des laissez-passer, et en échange E.P. reçut des laissez-passer pour toute l’Amérique du Nord.

Mais naturellement, son intérêt principal était la politique. Il fut immédiatement élu à l’Assemblée législative du Manitoba. Ils l’auraient nommé Premier ministre sans l’existence du grand vieil homme de la province, John Norquay. Malgré cela, en très peu de temps, Norquay mangeait dans la main de E.P. et E.P. le contrôlait. Je me souviens comment ils sont descendus à Toronto, quand j’étais écolier, avec un groupe de partisans « de l’Ouest », tous en lourds manteaux de peau de bison et barbus comme des Assyriens. E.P. les a fait parader sur King Street comme un explorateur de retour avec des sauvages.

Naturellement, la politique de E. P. est restée conservatrice. Mais il a haussé d’un cran. Même les ancêtres n’étaient pas assez bons. Il a inventé un duché portugais (un membre de notre famille avait un temps travaillé au Portugal), et il l’a conféré, par une sorte de droit de retour, à mon frère aîné Jim, qui était parti à Winnipeg travailler au bureau de E. P. Cela lui permettait de dire aux visiteurs de sa grande maison, après avoir regardé les ancêtres, en murmurant derrière sa main : « Étrange de penser que deux morts feraient de ce garçon un duc portugais ». Mais Jim n’a jamais su quels étaient les deux Portugais à tuer.

A l’aristocratie E.P. ajouta aussi une particulière touche de prestige en semblant toujours sur le point d’être appelé en déplacement – et cela de façon impérieuse. Si quelqu’un disait : « Serez-vous à Winnipeg tout l’hiver, M. Leacock ? » Il répondait : « Cela dépendra beaucoup de ce qui se passera en Afrique de l’Ouest ». Simplement, comme ça. L’Afrique de l’Ouest : l’argument massue.

Ensuite il y a eu l’effondrement du boom manitobain. Des gens simples, comme mon père, ont été anéantis en un jour. Pas E. P. Le krach lui a donné un coup de pouce, comme le fracas d’une grosse vague soulève un bon nageur. Il a continué tout droit. Je crois qu’en réalité, il était complètement ruiné. Mais cela n’a fait aucune différence. Il utilisait le crédit au lieu de l’argent comptant. Il avait encore sa banque imaginaire et son chemin de fer jusqu’à l’océan Arctique. L’hospitalité continuait de battre son plein et les commerçants la finançaient encore. Quiconque appelait au sujet d’une facture se faisait répondre que les flux financiers de E.P. étaient incertains et dépendraient en grande partie de ce qui se passait à Johannesburg. Cela les a retenus six mois de plus.

C’est à cette époque que je le voyais quand il faisait ses périodiques voyages « vers l’Est », pour impressionner ses créanciers de l’Ouest. Il naviguait, très facilement au début, sur le crédit hôtelier, les emprunts et les factures impayées. Un banquier, surtout un banquier de petite ville, représentait sa cible et victime naturelle. Il devait trembler quand E.P. arrivait, comme une tourterelle à la vue d’un faucon. La méthode de E.P. était tellement simple ; c’était comme jouer au bonneteau avec un agriculteur en mettant des petits pois sous des dés à coudre. Lorsqu’il entrait dans le bureau du banquier, il disait : « Dites-moi ! Vous pêchez ? C’est sûrement une canne à lancer Greenheart sur le mur ? » (E.P. connaissait les noms de tout.) En quelques minutes, le banquier, content et rayonnant, exposait la canne et montrait des mouches dans une boîte sortie d’un tiroir. Quand E.P. sortait, il emportait cent dollars avec lui. Il n’y avait pas de garantie. La transaction était terminée.

Il s’occupait également du crédit, des hôtels, des écuries et des factures dans les magasins. Ils sont tous tombés dans le piège de sa méthode. Il achetait avec une grande générosité, sans jamais demander de prix. Il ne proposait de payer que après coup, juste au moment de sortir. Et puis « Au fait, s’il vous plaît, donnez- moi le compte rapidement ; je m’en vais peut-être », et, en aparté, comme si ce n’était pas pour le magasin, « Sir Henry Loch a de nouveau télégraphié d’Afrique de l’Ouest ». Et ainsi de suite. Ils ne l’avaient jamais vu auparavant ; ni jamais depuis.

La méthode avec l’hôtel était différente. Un hôtel de campagne était, bien sûr, facile, trop facile en fait. E.P. payait parfois telle facture en espèces, tout comme un sportif ne tire pas sur une perdrix à terre. Mais un grand hôtel, c’était autre chose. E.P., en partant, c’est-à-dire quand tout le monde était prêt à partir – manteau, sac et tout le reste – demandait sa facture au comptoir. En la voyant, il s’émerveillait de sa modération. « Tu te rends compte ! me disait-il en aparté, compare ça avec l’Hôtel Crillon à Paris! » Le propriétaire de l’hôtel n’avait aucun moyen de le faire ; il avait simplement l’impression qu’il dirigeait un hôtel bon marché. Puis un autre aparté : « Rappelez-moi de mentionner à Sir John à quel point nous avons été admirablement traités ; il vient ici la semaine prochaine. » Sir John était notre Premier ministre et le propriétaire de l’hôtel ne savait pas qu’il venait — ce qui n’était d’ailleurs pas le cas… Puis venait la touche finale : « Maintenant, laissez- moi voir… soixante-seize dollars… soixante-seize dollars… soixante- seize… Vous me donnez — et E.P. fixait son regard sans ciller sur l’homme de l’hôtel — Donnez-moi 24 dollars, et je me souviendrai d’en envoyer une centaine. » La main de l’homme tremblait. Mais il les donnait.

Cela ne veut pas dire que E.P. était une sorte d’escroc ni, à quelque degré que ce soit, un malhonnête homme. Pour lui, les factures n’étaient que des « paiements différés », comme les dettes britanniques envers les États-Unis. De sa vie il n’a jamais fait ni envisagé une escroquerie. Tous ses grands projets étaient aussi purs que la lumière du soleil, et aussi creux.

Dans toutes ses déclarations E.P. savait modeler son discours en fonction de son public. Lors d’une de ses apparitions, je l’ai présenté à un groupe d’amis d’université, des jeunes gens bientôt diplômés, pour qui les diplômes signifiaient tout. Dans une conversation décontractée E.P. s’est tourné vers moi et m’a dit : « Oh, au fait, vous serez heureux de savoir que je viens de recevoir mon doctorat honoris causa du Vatican, enfin. » Le « enfin » était un coup d’éclat – un diplôme du Pape, et mérité depuis longtemps !

Bien sûr, cela ne pouvait pas durer. Peu à peu, le crédit s’effondre. La foi s’affaiblit. Les créanciers s’endurcissent, et les amis se détournent. E.P. sombra progressivement. La mort de sa femme avait laissé un personnage assez miteux, hantant les rues, un veuf qui aurait été pitoyable sans son indomptable confiance en lui, la clarté de son esprit. Malgré tout, les temps étaient durs pour lui. En fin de compte, il ne pouvait même plus tabler sur un simple crédit dans les bars. Mon frère Jim, le duc portugais, m’a dit que E.P. avait été jeté d’un bar de Winnipeg par un tenancier en colère qui avait enfin rompu le magnétisme. E.P. avait fait venir un petit groupe, écarté les doigts d’une main et dit : « M. Leacock, cinq ! » Le barman s’est répandu en insultes. E.P. a pris un ami par le bras. « Viens, a-t-il dit, j’ai peur que ce pauvre homme ne soit fou ! Mais je ne désire pas le dénoncer. »

Actuellement, son laissez-passer est arrivé à expiration. Les chemins de fer ont enfin découvert qu’il n’y avait pas d’océan Arctique, et de toute façon il était au bout du rouleau.

Une fois de plus, il réussit à « aller vers l’Est ». C’était en juin 1891. Je l’ai rencontré avançant le long de King Street, à Toronto, un peu minable, mais son couvre-chef entouré d’un grand ruban de crêpe.

« Pauvre Sir John », dit-il, « je sentais qu’il fallait que je descende pour ses funérailles. » Puis je me suis souvenu que le Premier ministre était mort, et j’ai réalisé que ce sentiment de bienveillance signifiait la gratuité des transports.

C’est la dernière fois que j’ai vu E. P. Un peu plus tard, quelqu’un a payé son billet pour l’Angleterre. Il recevait, d’une fiducie familiale, un petit revenu d’environ deux livres par semaine. Sur cela, il a vécu, avec autant de dignité que possible, dans un village perdu du Worcestershire. Il racontait aux villageois – je l’ai appris plus tard – que son séjour était précaire ; cela dépendrait beaucoup de ce qui se passait en Chine. Mais rien ne s’est passé en Chine. Il est resté là plusieurs années. Il aurait pu finir là-bas, mais un étrange coup de chance, une sorte de justice poétique, a donné à E.P. une éclaircie à son crépuscule.

Il se trouve que dans la partie de l’Angleterre d’où notre famille est originaire, il y avait une ancienne confrérie religieuse, avec un monastère et des domaines à l’abandon, remontant à plusieurs siècles. E. P. fondit sur eux, les frères lui paraissant une cible facile, comme le sont en effet les frères. Au cours de sa pieuse « retraite », E.P. jeta un œil aux finances des frères, et sa vive intelligence découvrit une vieille doléance contre le gouvernement britannique, d’un montant important et sans l’ombre d’un doute légitime.

En un tournemain, E.P. était à Westminster, représentant les frères. Il savait exactement comment traiter les officiels britanniques ; ils étaient même plus faciles que les hôteliers de l’Ontario. Tout ce qu’il faut, c’est un soupçon de merveilleux investissement à l’étranger. Ils n’y vont jamais, mais ils se souviennent qu’ils ont raté Johannesburg ou qu’ils étaient juste en retard sur le pétrole persan. Tout ce dont E.P. avait besoin, c’était son Chemin de fer Arctique. « Quand vous viendrez, il faut que je vous emmène sur notre chemin de fer… Je pense vraiment que dès que nous atteindrons la rivière Coppermine, nous devrons mettre les actions ici ; c’est trop gros pour New York… »

Ainsi E.P. a obtenu ce qu’il voulait. Le gouvernement britannique a tellement l’habitude des anciennes demandes d’indemnités qu’il ne tarde pas à les payer. Il en reste tant.

Les frères reçurent beaucoup d’argent. En remerciement, ils invitèrent E.P. à être leur gestionnaire permanent. Il était donc là, rétabli dans l’aisance et le confort. Les années passèrent tranquillement, parmi les jardins, les vergers et les étangs aux poissons vieux comme les croisades.

Lorsque j’enseignais à Londres en 1921, il m’a écrit : « Descends donc, je suis trop vieux pour voyager, mais quel que soit le jour que tu choisiras, j’enverrai un chauffeur avec une voiture et deux frères lais pour t’amener. » J’ai pensé que les « frères lais » étaient un bon contact — tout comme E.P.

Je n’ai pas pu y aller. Je ne l’ai jamais revu. Il a fini ses jours au monastère, sans télégramme l’appelant en Afrique de l’Ouest. Il y a des années, je pensais à E.P. comme à un genre de charlatan, une source d’humour. En regardant en arrière, je me rends mieux compte de l’inégalable qualité de son esprit, la marque, qu’on aime évoquer à présent, de la race britannique.

S’il y a un paradis, je suis sûr qu’il y entrera. Il dira à la porte : « Pierre ? Alors, vous êtes sûrement un parent du Seigneur Pierre de Tichfield ? » Mais s’il échoue, alors, comme le disent si bien les Espagnols, « que la terre sous laquelle il repose lui soit légère ».

– Une traduction du « Média en 4-4-2 »

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