Fiction – Activité suspecte sur votre compte

Littérature

mise à jour le 28/12/20

Fiction – Activité suspecte sur votre compte

Pendant des années, Matthias s’était rendu le cœur léger et la conscience tranquille à la médiathèque. Il badinait avec les employés qui s’y montraient disposés, égrenait des sottises plus ou moins calculées avec les uns et les autres, se tenant au garde-à-vous devant les plus rébarbatifs des membres du personnel. Certains d’entre eux semblaient s’être donné pour mission de décourager les adhérents de fréquenter les lieux. Notamment un employé dont la personnalité ne se hissait que difficilement à la hauteur de l’amabilité requise par ses fonctions. Même quand il était de bonne humeur, son sourire prenait un je-ne-sais-quoi de menaçant, un peu comme quand quelqu’un vous regarde un peu trop longtemps dans les yeux. Rébarbatif mais rendu bavard par le changement, l’employé expliqua à Matthias avec un luxe de détails que la médiathèque changeait de mission, qu’elle allait devenir Centre de remédiation culturelle et que du même coup la direction s’apprêtait à le convertir en remédiateur culturel. Il parlait, lentement, en martelant ses propos autant qu’on peut quand on parle avec la voix, pas désagréable d’ailleurs, d’un animateur radiophonique officiant pendant que presque tout le monde dort. Plus le médiathécaire s’expliquait, moins Matthias comprenait de quoi il retournait. Il était loin de se douter qu’il allait faire les frais de ce programme. Par-dessus le marché, il apprit que l’employé avait un prénom. Et qu’incidemment il s’appelait Léon.
Quand il retourna à la médiathèque pour y rapporter ses emprunts, Léon le salua de loin et fit un détour pour lui parler. Matthias fut confus et agréablement surpris. À partir de ce jour,  à chacune de ses visites, Léon profiterait de ses passages à la médiathèque pour engager une redoutable séance de « brin de causette ».
Léon demandait à Matthias comment ça allait. Bien. Ça allait toujours bien. Tandis que Léon informait Matthias sur les coulisses de cette institution comme si celui-ci était venu dans le seul but de s’informer à ce sujet. De fait, il s’en passait des choses au-dessus et en dessous de Léon, hiérarchiquement, médiatiquement, programmatiquement parlant. Elles avaient le mérite d’alimenter une sorte de conversation.
Matthias essaya de l’éviter, mais Léon finissait par se matérialiser, tantôt fondant sur lui depuis le bout d’une allée, tantôt signalant sa présence de sa voix monocorde dans le dos de Matthias, absorbé dans la lecture d’un résumé de film. Il aurait pourtant été si facile à cet introverti d’épargner à un autre la corvée d’une conversation laborieuse.
Mais vous savez ce qu’on dit des pourtant
(… des parce que qui s’ignorent.)
Bref.

Matthias apprit donc qu’on avait décidé en haut lieu de viser une ambition méliorative des pratiques culturelles. Le ministère et les services afférents avaient beau multiplier les festivals et manifestations hyper-inclusives, les spectacles citoyens, imprimer des brochures d’incitation à l’ouverture, bref, promouvoir la liberté sous toutes ses formes et informer le public sur ses mésusages, il restait des fronts à couvrir. L’un des derniers était la médiathèque, dont la fonction de prêts de médias avait fusionné avec celle, créée pour l’occasion, de centre de remédiation culturelle.
À en juger par la mine morose de Léon, la transformation des activités de la médiathèque ne se passait pas sans accrocs. Léon s’épanchait sur les problèmes de communication entre la direction et les employés, la mauvaise volonté des uns face aux nouvelles missions qu’il était question de leur faire endosser, etc. Matthias l’écoutait patiemment en se félicitant d’avoir dépassé, pour cette fois, le stade des silences gênants. A ceci près que quand la conversation se portait par hasard sur un sujet qui l’intéressait, il remarquait bien que Léon jetait, en l’écoutant d’une oreille, des regards vigilants aux alentours, comme si c’était lui, Matthias, qui retenait Léon.
Il est vrai qu’on était sur son lieu de travail.

La menace des rencontres avec Léon rendait Matthias réticent à retourner au CRC. Matthias ne comprenait pas très bien les enjeux de cette remédiation culturelle dont Léon lui rebattait les oreilles. Ce qu’il savait, c’est que la mission fièrement proclamée dans le premier numéro de la luxueuse publication gratuite du CRC était d’« ouvrir les mentalités » puisqu’il était acquis pour presque tout le monde que : ouvert = bien, fermé = mal.
Le système du permis à points s’était étendu au domaine culturel ; l’idée était d’offrir aux personnes qui se laissaient aller à des opinions délictueuses la possibilité de suivre une sorte de stage qui leur permettrait de prendre la mesure de leur égarement.
Le CRC adressait des campagnes de promotion culturelle à l’ensemble du public. Le slogan changeait chaque mois en fonction d’un thème ; le slogan inaugural était « CRC, pour les CRaCs de la culture ! »
Le système de programme de remédiation culturelle était encore en rodage, ce qui explique peut-être la manière hasardeuse dont Matthias apprit le sérieux de la situation. Il venait de rapporter quelques médias et comme il faisait mine de se plaindre de la malédiction que représente le forfait mensuel, qu’il achetait par habitude, la jeune employée lui répondit :
« Si vous étiez un peu plus ouvert, vous ne seriez pas obligé de suivre le programme de remédiation et vous seriez libre de suspendre le forfait à tout moment. D’ailleurs je vois qu’aucun de vos emprunts ne suit les recommandations que nous vous avons envoyées.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ? Je ne suis inscrit à aucun programme.
– L’inscription ne se fait pas sur base volontaire. Et en tout cas, je vois dans le système que vous êtes inscrit. Si c’est une erreur, il va falloir voir ça avec mes collègues du CRC au deuxième étage. »
Ce n’était pas une erreur, ce qu’on lui confirma au deuxième étage. Matthias avait effectivement reçu cette liste accompagnant une lettre qu’il avait lue en diagonale. Le titre en était Activités suspectes sur votre compte. Il ne s’en était pas alarmé. Mais il devint vite clair que les activités suspectes étaient les siennes.
Pour des raisons sur lesquelles je ne peux guère m’étendre, qui ont à voir avec des lectures dangereuses glanées sur Internet, des commentaires imprudents publiés sur des forums, Matthias était tenu de se présenter au CRC au moins une fois par mois. Là, il était censé sélectionner une partie de ses emprunts – pas tous quand même – dans une liste intitulée : programme de remédiation culturelle.
Le programme de remédiation impliquait que Matthias souscrive pendant une certaine période l’abonnement mensuel d’une vingtaine d’euros – qui s’appelait « abonnement libre » puisque – et les communiqués officiels au sujet du programme avaient bien insisté sur le fait que les responsables auraient été peinés que cela ne fut pas perçu ainsi – ce n’était pas une amende.
« Donc vous comprenez que vous devez payer le forfait mensuel à la médiathèque tant que durera votre programme, lui expliqua une employée.
– C’est une sorte d’amende échelonnée ? avait demandé Matthias.
Effectivement, son interlocutrice eut l’air peinée :
– C’est juste un signe de bonne volonté de votre part. Vous ne comprenez pas qu’il ne s’agit ni d’une amende ni de quelque sanction ?
– Et combien de temps dure ce programme ?
– Ça dépend de vous mais il est clos une fois que vous avez récupéré vos points de crédit culturel. »
Matthias voulut demander si c’était son attitude qu’on sanctionnait ainsi, mais jugea plus prudent de tourner sa question autrement.
– Donc le processus est accéléré en fonction de la motivation ?
– Plus vite vous aurez compris que c’est dans votre intérêt, plus le programme sera fluide.
On était censé accumuler les points en empruntant un certain nombre de médias suggérés par le CRC. À la fin, il fallait s’attendre à recevoir un questionnaire visant à déterminer qu’on avait bien visionné les médias en question (même si on lui avait dit que dans la pratique, cela n’arrivait jamais et qu’en fait le programme était une formalité).
Une rumeur circulait même à propos du couplage de ce programme avec la puce RFID sous-cutanée, mais de cela il n’était pas encore question puisque jusqu’à présent, la puce n’avait été testée que sur des sujets volontaires ; on était tranquille.
Je n’entrerai pas dans les détails de l’infraction qui avait valu à Matthias son inscription au programme. Il ne faut pas oublier que même les avocats qui défendent aujourd’hui certaines causes s’exposent à des poursuites, ce qui est bien normal. Mais mieux vaut être prudent.

Matthias s’en tirait bien. On avait tablé sur le fait que l’exposition de cas problématiques comme le sien à ces produits culturels suffisait à les réformer.
De retour chez lui Matthias retrouva dans sa corbeille électronique la liste de recommandations de son programme de remédiation.
Il comportait un film inspiré de l’histoire incroyable d’une femme qui, enfant, avait réussi à s’échapper d’un camp de concentration, avait été recueillie par une meute de loups et acceptée finalement comme l’un d’eux. Entre-temps, le livre comme le film avaient fait un certain bruit : la femme avait fini par avouer avoir tout inventé. Ce film permettrait-il vraiment à Matthias de gagner des points de crédit culturel ? Il voulut en avoir le cœur net.
Toujours est-il que l’agent de remédiation à qui il eut affaire fut assez surpris par sa demande.
« Vous comprenez que je ne peux pas faire retirer une œuvre de la liste des recommandations officielles.
– Même une œuvre mensongère ?
L’agent, presque aussi jeune que le programme de remédiation, eut un tressaillement. Il est vrai que ses yeux un peu écarquillés trahissaient peut-être une nature émotive.
— Vous ne pouvez pas dire ça, vous savez bien que c’est le genre de propos qui peut vous faire perdre du crédit culturel. Peut-être à vie.
– Ce n’est pas une opinion personnelle, je vous dis que l’histoire de cette femme a été officiellement classée comme un délire de mythomane. Vous pensez bien… l’histoire d’une petite fille évadée des camps de concentration et adoptée par une meute de loups… Elle-même a avoué avoir tout inventé, y compris le fait qu’elle était juive.
– Oui, enfin, je ne sais pas… s’il fallait tout vérifier… Elle a été publiée quand même… »
L’agent avait l’air dépassé. Il avait surtout l’air de vouloir parler d’autre chose. Il était presque tétanisé depuis que Matthias avait mentionné le sujet du film. Matthias eut un mouvement de compassion. Il décida d’abréger ses souffrances.

Matthias essaya la fréquentation d’un autre centre de remédiation, plus éloigné, moins bien fourni.
Le lieu était moins spacieux, le choix plus réduit, forcément. Les employés y étaient très aimables. La femme qui officiait au comptoir des emprunts et des retours engagea même une conversation avec Matthias au sujet d’un des films qu’il avait choisis.
Quand elle dirigea son pistolet à scanner, celui-ci émit une sorte de bip tremblant de désapprobation.
« Je suis désolée, je ne peux pas enregistrer vos emprunts.
– Ah bon, mais normalement, je peux emprunter dans toutes les médiathèques.
– Oui, mais vous êtes inscrit dans un programme de remédiation et malheureusement, cela vous limite à votre CRC référent. »
Matthias se sentit coupable, comme s’il avait délibérément tenté d’enfreindre le règlement.
– Ça n’a aucun sens, puisque je peux commander sur la plateforme des médias qui ne sont pas disponibles ailleurs qu’ici.
– Ça je suis bien d’accord avec vous, répondit l’employée en levant les yeux.
Elle avait l’air sincèrement désolée.
Matthias regretta de ne pas avoir choisi ce CRC comme référent mais pour cela, il aurait fallu qu’il soit une autre personne et s’il avait été une autre personne, il n’aurait pas été dans cette situation. Enfin… probablement pas.

À partir d’un certain nombre de points récupérés, montrant que les candidats du programme étaient en bonne voie, ils avaient la possibilité d’intégrer des œuvres à leur programme. Une fois obtenue, bien sûr, l’approbation des services afférents.
– Même si on a déjà emprunté l’œuvre en question ? vérifia Matthias auprès d’un des responsables du suivi de remédiation.
– Bien sûr, à partir du moment où vous la revisionnez dans le cadre de votre programme… Quelle est votre suggestion ?
La décomposition de l’âme était le nom de la technique d’interrogatoire des dissidents en RDA. Cette formule désignait le processus au terme duquel les dissidents cessaient d’être une menace pour le régime. C’était aussi le titre du documentaire que Matthias désirait faire approuver.
Pour Matthias et ses idées curieusement tournées, ce titre posait des questions inattendues (expliquant peut-être en partie son intégration dans un programme de remédiation, même si je ne voudrais pas essayer de l’excuser, cela va sans dire) :
Est-ce la preuve que l’âme existe ?
Comment savoir qui en a une ?
– Je ne sais pas si ce sera accepté, répondit l’employé, c’est un peu à l’autre bout du spectre, si vous voyez ce que je veux dire (effectivement, le gouvernement avait décidé cette année même qu’il ne promouvrait pas la sensibilisation aux crimes de l’extrême-gauche)… Mais faites la demande, vous n’avez rien à perdre.
Le film suivait deux Allemands lors du « pèlerinage » dans la prison, désormais désertée, de Berlin-Est où chacun d’eux avait été détenu pendant des mois par la Stasi. Matthias ne se souvenait pas pourquoi la femme avait été emprisonnée ; il se souvenait très bien, en revanche, que l’homme avait été attrapé au volant d’une voiture dans le coffre de laquelle était cachée une personne qu’il faisait passer à l’Ouest. Aucun des deux n’aurait à subir de torture physique (le titre du documentaire était, je le rappelle, La décomposition de l’âme) ; Matthias se demandait malgré tout s’il aurait pris le risque de faire passer la frontière clandestinement ne serait-ce qu’à une personne.
Matthias allait apprendre que la récupération de ses points de crédit social (section culturelle) pouvait aussi dépendre du bon vouloir de certains employés du CRC. Il surprit un jour entre une employée et un adhérent rapportant des médias un échange – dont Léon lui apprendrait en levant les yeux qu’on appelait cela une séquence pédagogique :
« C’est une bonne sélection. » Soulignée d’une moue approbatrice, cette sentence commentait les médias rapportés par un adhérent.
– Je n’ai pas besoin de votre approbation, répondit l’adhérent, ce qui n’eut pas l’air de plaire à la demoiselle.
– Mais ce n’est pas de l’approbation, c’est de l’encouragement. »
L’adhérent grommela une réponse inintelligible.
Léon apprendrait à Matthias que cette jeune employée avait « droit de vie et de mort sur les adhérents ». C’était une exagération bien sûr, mais elle était une des rares habilitées à ajouter ou retirer des points aux remédiés. Cela ne rendit pas Matthias plus prudent. C’est passablement exaspéré qu’il rapporta un des films sur support discomorphe versatile. Le résumé promettait un film de science-fiction. Alors oui, il y avait bien des vaisseaux spatiaux et des créatures extra-terrestres, aussi intelligentes que peuvent l’être des créatures imaginées par l’industrie du divertissement. Malheureusement, tout cela avait la même fonction que le faux caramel qu’on met dans les sirops médicinaux pour faire oublier qu’il s’agit d’un médicament.

Pendant la première moitié du film, le spectateur était amené à croire que l’héroïne traînait le pénible deuil de sa fille, morte d’un cancer à l’âge de quinze ans. Sa profession de linguiste lui donnait une occasion de se réconcilier avec la vie en se faisant l’interprète de créatures extraterrestres pieuvromorphes et pacifiques qui, pour la remercier de ses efforts, finissaient par remettre à la linguiste le « cadeau du temps », permettant à la jeune femme de se souvenir aussi bien du passé que de l’avenir (le film était en fait beaucoup plus sérieux que ce résumé ne le suggère).
En remettant le film, Matthias ne put s’empêcher de dire combien il l’avait trouvé décevant. La jeune employée s’exclama : « Vous ne pouvez pas dire ça, c’est un très beau film ! » Elle entreprit donc de sensibiliser Matthias aux vertus de cette œuvre. Matthias ne fut pas convaincu ; il essaya d’argumenter, détaillant certaines incohérences dans le script, oubliant qu’il était toujours en probation culturelle.
– Ah ! mais si vous faites trop attention à la cohérence du scénario…
– Je ne vois pas à quoi d’autre je pourrais faire attention.
À voir la tête de la remédiatrice culturelle, Matthias eut le sentiment que la linguiste de l’espace n’aurait pas été de trop pour leur servir d’interprète.
– Mais vous pourriez faire attention au fait que ce film peut vous aider à regagner des points de crédit social… enfin, si vous y mettez un peu du vôtre, aussi ; vous savez que tout avis négatif sur un média recommandé peut aussi vous faire perdre des points.
Non.
Matthias ne le savait pas.

Par contraste, Léon commença à sembler plus humain à Matthias, qui se mit à espérer, par une forme de superstition bricolée, que le temps qu’il concédait à Léon pèserait favorablement dans la restauration de son crédit culturel. C’était absurde mais on sait d’expérience que absurde et impossible sont deux choses différentes. Il n’était pas interdit, du reste, de penser que Léon serait entendu comme témoin de moralité (encore une fois, c’était une hypothèse de Matthias, que plus rien ne surprendrait dans le déroulement du protocole de remédiation). Cela dit, Léon était responsable au service du personnel et donc nullement impliqué dans les programmes de remédiation. Savait-il seulement que Matthias était remédié ?
Dans un cas comme dans l’autre, cela n’expliquait toujours pas que Léon vienne lui parler presque à chacun de ses passages. Peut-être voulait-il montrer à ses collègues qu’il avait des relations avec toutes sortes de gens.
Matthias avait du mal à croire à cette explication.
Il avait du mal à croire à toutes les explications.
Quand son discrédit culturel serait annulé, il pourrait revenir à une vie normale, revenir au CRC uniquement pour le plaisir et non pour renflouer son statut culturel.
Et s’il ne récupérait jamais son crédit ?
Il y aurait toujours le divertissement…

– Ludovic Joubert pour « Le Média en 4-4-2 »
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