Mission humanitaire et droit de cuissage ? Les premiers témoignages ont été recueillis à la fin de l’année 2024 dans des sites accueillant des réfugiés soudanais près de la frontière entre le Tchad et le Soudan. Plusieurs femmes affirmaient avoir été sollicitées par des travailleurs humanitaires ou des personnes gravitant autour des dispositifs d’aide. Certaines disaient avoir reçu des propositions d’argent, d’emploi ou d’accès facilité aux distributions en échange de relations sexuelles.
Médecins Sans Frontières a ensuite dépêché plusieurs équipes chargées d’examiner les faits. Après plusieurs mois de recherches, l’organisation a recensé 59 signalements impliquant des salariés sous contrat, des travailleurs journaliers, des prestataires et des fournisseurs. Le chiffre ne correspond pas à 59 réfugiées distinctes victimes d’agressions sexuelles : il regroupe différentes accusations de harcèlement, d’exploitation et d’abus, dont certaines n’ont pas pu être confirmées.
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Une partie des personnes concernées n’a pas pu être identifiée, notamment en raison des déplacements fréquents dans les camps et du renouvellement rapide des équipes. MSF affirme toutefois avoir établi suffisamment de faits pour licencier 18 membres de son personnel et leur interdire de retravailler pour l’organisation. Son communiqué publié en juin 2026 précise que les personnes sanctionnées appartenaient à plusieurs catégories professionnelles.
De la nourriture et des emplois proposés contre des relations sexuelles
Le rapport interne consulté par l’Associated Press décrit des comportements rendus possibles par la dépendance des réfugiées à l’aide humanitaire. Des femmes auraient été sollicitées en échange de nourriture, d’eau, de lait ou d’un emploi temporaire. Des jeunes filles mineures figureraient également parmi les personnes visées.
Dans l’un des épisodes étudiés, sept jeunes réfugiées recrutées comme travailleuses journalières auraient été transportées dans un véhicule de MSF. Elles pensaient rejoindre un chantier ou un point de distribution d’eau, mais auraient été conduites ailleurs, où elles auraient subi des demandes à caractère sexuel. Le rapport évoque aussi des hommes circulant dans une partie d’un camp à la recherche de jeunes filles. Des responsables locaux auraient alors instauré un couvre-feu afin de limiter ces visites.
Des salariées tchadiennes auraient, elles aussi, subi des pressions. Certaines auraient été menacées de perdre leur emploi si elles refusaient les avances de collègues ou de supérieurs. L’enquête mentionne enfin des pratiques répétées pouvant s’apparenter à une forme organisée de « trafic sexuel », sans conclure que l’ensemble des faits relevait d’un réseau structuré.
« Ces abus constituent une violation grave des valeurs et des responsabilités de MSF. »
Cette déclaration de Laura Leyser, secrétaire générale internationale de MSF, figure dans la réponse officielle de l’organisation. MSF dit avoir proposé aux victimes identifiées un accompagnement médical, psychologique ou juridique, adapté à leurs demandes. L’association reconnaît néanmoins que plusieurs personnes n’ont pas reçu de réponse ou de soutien après avoir tenté de signaler les faits.
Des procédures de plainte largement inefficaces
Le silence de nombreuses femmes ne s’explique pas seulement par la peur d’être rejetées par leur entourage. Plusieurs réfugiées redoutaient de perdre leur accès aux soins, aux distributions ou aux possibilités d’embauche. Des membres du personnel et des responsables communautaires craignaient également des représailles professionnelles.
Les dispositifs censés recueillir les alertes fonctionnaient mal. Certaines plaintes seraient restées sans réponse, tandis que les boîtes destinées aux signalements confidentiels étaient peu utilisées. Dans un camp où chacun peut observer les déplacements de ses voisins, déposer un message dans une boîte identifiée peut suffire à attirer l’attention. D’autres femmes ignoraient simplement qu’elles avaient le droit de signaler le comportement d’un salarié humanitaire.
L’enquête a aussi relevé des faiblesses dans les recrutements. L’urgence nécessitait d’embaucher rapidement un grand nombre de personnes, parfois sans véritable contrôle des références professionnelles. Des individus ayant déjà fait l’objet de signalements auraient ainsi pu être recrutés ou déplacés d’un projet à un autre. Le rapport recommande la création d’un fichier commun permettant d’empêcher leur réembauche dans une autre mission.
MSF assure avoir renforcé la vérification des antécédents, l’identification de ses salariés et les moyens de déposer une plainte. Des référents spécialisés dans la prévention des abus ont également été nommés, tandis que les équipes chargées des ressources humaines ont été étoffées. Ces mesures devront surtout être jugées sur leur fonctionnement réel dans les camps, pas sur leur simple inscription dans une procédure interne.
Des femmes déjà frappées par la guerre au Soudan
Les faits se sont produits parmi une population ayant fui un conflit commencé le 15 avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide. Selon les données du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés publiées en juin 2026, environ 11,4 millions de personnes restaient déplacées à l’intérieur du Soudan ou dans les pays voisins.
Le Tchad accueille une part importante de ces réfugiés, principalement dans l’est du pays. Beaucoup sont des femmes et des enfants ayant perdu leur logement, leurs revenus et parfois plusieurs membres de leur famille. En 2026, près de 34 millions de personnes avaient besoin d’une assistance humanitaire au Soudan, selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires.
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