Le 11 mai 1960, des agents israéliens arrêtent Adolf Eichmann près de Buenos Aires. L’ancien responsable SS, directement impliqué dans l’organisation de la déportation des Juifs d’Europe, vit alors sous le nom de Ricardo Klement et travaille chez Mercedes-Benz. Sa capture révèle au grand public une réalité déjà connue de plusieurs services de renseignement : après la Seconde Guerre mondiale, des nazis recherchés ont trouvé en Argentine un pays où ils pouvaient s’installer, travailler et faire venir leur famille.
Ce choix ne tient pas au hasard. À partir de 1946, le gouvernement de Juan Domingo Perón mène une politique favorable à l’arrivée d’Européens considérés comme utiles à l’industrie, à l’armée ou aux services de l’État. Parmi eux se trouvent des techniciens, des militaires, des militants fascistes et des hommes recherchés pour crimes de guerre. Des documents américains déclassifiés indiquent que les autorités argentines ont facilité certaines entrées et confié à des responsables proches du pouvoir le contrôle politique d’une partie de l’immigration allemande.
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Le rôle du régime de Juan Domingo Perón
Perón ne cachait ni son admiration pour l’organisation militaire des régimes autoritaires européens ni son hostilité envers les procès de Nuremberg. Son gouvernement voyait aussi dans certains anciens cadres allemands une réserve de compétences pour développer l’aéronautique, l’armement, l’industrie et le renseignement argentins. Cette logique n’effaçait pas le passé des nouveaux arrivants : elle permettait au contraire de le placer derrière les intérêts du moment.
Les archives argentines consacrées à la présence nazie, aujourd’hui accessibles en ligne, rassemblent des dossiers sur l’arrivée et les activités de hauts responsables du régime hitlérien. Leur consultation confirme que l’installation de ces hommes ne reposait pas seulement sur des initiatives individuelles. Des fonctionnaires, des diplomates et des réseaux politiques ont participé à la délivrance de documents, à l’accueil des nouveaux venus ou à leur insertion professionnelle.
Des filières clandestines organisées depuis l’Europe
Pour rejoindre l’Amérique du Sud, les fugitifs empruntaient des routes d’exfiltration passant notamment par l’Autriche, l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne. Ils voyageaient avec de faux noms, des certificats provisoires ou des documents destinés aux personnes déplacées. Des sympathisants fascistes, des passeurs et certains membres du clergé intervenaient à différentes étapes. Il ne s’agissait pas d’une organisation unique, mais d’un ensemble de filières capables de fournir une identité, un billet de bateau et un point de chute.
Le parcours d’Eichmann résume ce fonctionnement. Selon Yad Vashem, Adolf Eichmann obtient en 1950 un « certificat d’indulgence » délivré par l’Église catholique. Ce document lui permet de quitter clandestinement l’Italie pour l’Argentine sous la fausse identité de Ricardo Klement. Yad Vashem indique qu’à cette époque, l’Argentine était devenue un refuge pour des milliers de criminels nazis ayant emprunté les filières d’exfiltration surnommées « routes des rats ». Une fois à Buenos Aires, Eichmann mène une existence suffisamment stable pour être rejoint par sa femme et ses enfants.
Un pays vaste où il était plus facile de disparaître
L’Argentine présentait des avantages très concrets. Le territoire était immense, les contrôles d’identité restaient limités et les échanges d’informations entre États étaient lents. Buenos Aires comptait aussi une importante population issue de l’immigration européenne, tandis que plusieurs régions accueillaient des communautés germanophones. Un fugitif disposant d’argent et de contacts pouvait louer un logement, obtenir un emploi et se fondre dans la société sans attirer immédiatement l’attention.
Il faut néanmoins éviter un raccourci : les immigrés allemands installés en Argentine n’étaient pas tous nazis, loin de là. Le nombre exact de criminels de guerre, de collaborateurs et de militants fascistes arrivés après 1945 reste discuté, notamment parce que les catégories employées varient et que de nombreux dossiers sont incomplets. La publication de documents déclassifiés par le gouvernement argentin permet toutefois de mieux suivre les parcours individuels et les soutiens dont certains ont bénéficié.
Eichmann et Mengele, deux trajectoires emblématiques
Adolf Eichmann arrive en Argentine en 1950 sous le nom de Ricardo Klement. Il vit dans la région de Buenos Aires jusqu’à son enlèvement par le Mossad dix ans plus tard. Son procès à Jérusalem, largement médiatisé, donne une visibilité mondiale à la présence de responsables nazis en Amérique du Sud. L’Encyclopédie de la Shoah retrace sa fuite, sa capture et son jugement.
Josef Mengele, médecin SS à Auschwitz, trouve lui aussi refuge en Argentine. Il s’y sent assez protégé pour utiliser de nouveau son véritable nom au milieu des années 1950. Lorsque les recherches se resserrent, il part au Paraguay, puis au Brésil, où il meurt en 1979 sans avoir été jugé. Son itinéraire est documenté par l’Encyclopédie multimédia de la Shoah.
La guerre froide a rapidement changé les priorités
La poursuite des criminels nazis s’est aussi heurtée aux calculs de la guerre froide. Les États-Unis, l’Union soviétique et d’autres pays ont recruté d’anciens spécialistes allemands pour leurs connaissances scientifiques, militaires ou stratégiques. Les Archives nationales américaines conservent ainsi les dossiers de plus de 1 500 scientifiques, techniciens et ingénieurs transférés aux États-Unis dans le cadre du projet Paperclip et de programmes voisins.
L’Argentine s’inscrit donc dans un contexte international où l’anticommunisme, la compétition technologique et les intérêts nationaux ont souvent pris le pas sur la justice. Sa particularité tient à la combinaison d’un pouvoir accueillant, de réseaux européens efficaces et d’un environnement où les fugitifs pouvaient recommencer une vie. Pendant longtemps, cette protection a permis à plusieurs responsables nazis d’échapper aux tribunaux. Les archives désormais ouvertes donnent des noms, des dates et des itinéraires à cette histoire, sans pour autant en avoir encore livré tous les détails.
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