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Il faut parfois se méfier des expressions comme « une séquence gênante » ou « un humour d’une autre époque ». Elles sont très pratiques. Elles permettent de parler d’une violence sans vraiment la nommer et d’installer une distance confortable entre les faits et ceux qui les regardent.
La séquence de Lionel Messi dans No hay 2 sin 3 n’est pas seulement « gênante ». Elle est violente.
On y voit un très jeune homme encerclé par plusieurs adultes qui envahissent continuellement son espace physique. Ils lui touchent les fesses et la zone génitale, se pressent contre lui, effectuent des mouvements pelviens dans son dos, tentent de l’embrasser et tirent sur ses vêtements. Messi se détourne, se contracte, retire les mains posées sur lui, recule et essaie à plusieurs reprises de se dégager. Plusieurs comptes-rendus de la séquence relèvent également une tentative pour lui baisser le pantalon.
Six adultes autour d’un adolescent
L’émission humoristique No hay 2 sin 3 était diffusée sur Canal 9. La séquence date de 2005 et appartient au sketch Hombres de campo, dans lequel les participants étaient déguisés en gauchos. Les humoristes présents comprenaient Pablo Granados, Freddy Villarreal, Álvaro Navia, Pachu Peña, Rodrigo « Vagoneta » Rodríguez et Flavio « Hijitus » Gastaldi.
Messi était alors au tout début de sa carrière professionnelle. Canal 9 affirme dans une rétrospective qu’il avait 17 ans, tandis que plusieurs médias indiquent qu’il en avait 18. Faute de date précise et incontestable du tournage, cette différence reste difficile à trancher. Elle ne change rien à l’essentiel : il s’agissait d’un joueur extrêmement jeune, peu habitué aux plateaux, placé seul au milieu d’un groupe d’humoristes adultes contrôlant entièrement la situation.
Le rapport de forces est évident. Les comédiens connaissent le déroulement du sketch. Ils sont chez eux, sur leur plateau, entourés de leurs collègues et soutenus par les rires. Messi est l’invité. Il doit simultanément comprendre ce qui lui arrive, préserver son image publique et trouver le moyen de repousser plusieurs hommes sans provoquer un incident en direct.
Le consentement, accessoire apparemment facultatif du décor
Le mécanisme du sketch repose sur une vieille recette : transformer l’humiliation sexuelle d’un homme en gag, en comptant sur le fait que personne ne prendra sa vulnérabilité au sérieux.
Parce que la victime est un jeune homme et que les agresseurs jouent des personnages masculins grotesques, l’émission semble considérer que les attouchements ne peuvent pas être graves. Ils seraient absurdes, donc drôles. Homosexuels dans leur mise en scène, donc nécessairement comiques. Commis entre hommes, donc sans véritable victime.
Apparemment, il suffisait d’enfiler des costumes de gauchos et de rire suffisamment fort pour que les mains sur les parties génitales deviennent du divertissement familial.
Mais le rire du plateau ne modifie pas matériellement les actes. Une main imposée reste une main imposée. Un corps qui se retire reste un corps qui se retire. Une personne qui enlève les mains des autres de ses parties intimes est en train d’exprimer un refus, même si aucun bandeau lumineux portant le mot « NON » n’apparaît à l’écran.
« C’était pour rire », l’alibi universel
Cette séquence montre un réflexe qui dépasse largement une seule émission : face à un comportement sexiste, homophobe ou raciste, l’humour est régulièrement utilisé non comme une forme d’expression, mais comme un certificat d’innocence.
On ne répond plus à la question « qu’avez-vous fait ? », mais à une autre : « vouliez-vous réellement faire du mal ? » Puisque les auteurs prétendent avoir voulu rire, la violence devrait disparaître. Comme si l’intention comique annulait les gestes, l’expérience de la victime et le rapport de pouvoir.
Le même réflexe apparaît dans certains scandales du football. En juillet 2024, la Fédération française de football a annoncé une plainte après des chants qu’elle a qualifiés de racistes et discriminatoires, entonnés par des joueurs argentins visant l’équipe de France. Là encore, le folklore du vestiaire, la célébration et la plaisanterie ont servi dans le débat public à relativiser la nature des paroles.
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