Il faut appeler les choses par leur nom : depuis les frappes israéliennes contre l’Iran, dans une guerre où les États-Unis et Israéliens sont désormais directement impliqués, le Moyen-Orient n’est plus seulement au bord du gouffre. Il est en train d’y entraîner le reste du monde.
Ce qui se joue n’est pas une simple montée de tension régionale. Ce n’est pas un épisode de plus dans une zone déjà meurtrie. C’est une bascule historique. À force de frappes, de représailles, de démonstrations de force et d’échecs diplomatiques, une guerre est en train de devenir une machine globale à détruire l’équilibre économique mondial. Et comme toujours, ce sont les peuples qui paieront les décisions de ceux qui bombardent d’abord et “négocient” ensuite.
Derrière la guerre, le risque d’un effondrement industriel mondial
Le plus terrifiant est peut-être ailleurs. Cette guerre ne menace pas seulement la paix. Elle menace la capacité même du monde à produire, transporter, alimenter, chauffer et faire vivre ses économies. Quand l’énergie devient hors de prix, quand le gaz manque, quand les intrants stratégiques se raréfient, l’industrie mondiale n’entre pas dans une simple zone de turbulence : elle peut se gripper, puis se bloquer.
C’est dans ce contexte que le patron de la Chambre de commerce internationale, John Denton, a averti qu’un tel engrenage pourrait déboucher sur la pire crise industrielle de mémoire humaine, à la veille de la conférence ministérielle de l’OMC à Yaoundé. Ce n’est pas une formule de communicant. C’est un avertissement sur la rupture possible des chaînes de production, des approvisionnements et du commerce international.
“Du point de vue des entreprises, nous pensons que cela pourrait bien devenir la pire crise industrielle de mémoire humaine. Non seulement en raison de l’envolée des prix de l’énergie, mais aussi parce que la production industrielle elle-même est perturbée et désorganisée par les pénuries de gaz et d’autres intrants essentiels.”
De son côté, le ministre français de l’Économie et des Finances, Roland Lescure, a qualifié la situation actuelle de « nouveau choc pétrolier ». Il a ajouté que si ce choc persistait pendant plus de quelques semaines, la crise pourrait s’étendre beaucoup plus largement à l’ensemble de l’économie et devenir « plus systémique ».
Paul Sankey, conseiller principal en énergie au sein du cabinet de conseil Oliver Wyman :
« C’est la pire situation que j’aie jamais vue. Comment remplacer tout ce gaz, tout ce pétrole, tout cet hélium ? », s’interroge-t-il. Les experts affirment que des perturbations d’approvisionnement de cette ampleur sont sans précédent.
Le pétrole, le gaz, le transport : la mèche est déjà allumée
Ceux qui veulent minimiser la gravité de la situation regardent encore la guerre comme un affrontement lointain. C’est une erreur. Quand un conflit menace le détroit d’Ormuz, ce n’est pas seulement une route maritime qui vacille : c’est l’une des artères vitales de l’économie mondiale. Le pétrole grimpe, les marchés paniquent, les chaînes logistiques se tendent, et la facture finit par arriver partout — à la pompe, sur les billets d’avion, dans les usines, sur les prix alimentaires.
Les premiers signaux sont déjà là. La hausse des coûts de l’énergie et du carburant aérien commence à peser sur les compagnies, qui réduisent parfois la voilure, augmentent leurs tarifs ou anticipent des perturbations durables. Autrement dit : ce n’est pas demain que le choc commence. Il a déjà commencé avec Vietnam Airlines qui réduit ses vols ou encore avec Scandinavian Airlines System qui annonçait la suppression d’environ 1 000 vols à cause de la flambée du carburant aérien. Mais aussi :
- easyJet : baisse des réservations et avertissement sur une hausse des tarifs à cause de l’explosion du carburant.
- Air France-KLM : le groupe fait partie des grandes compagnies européennes disant que la flambée du carburant va pousser les prix vers le haut.
- Lufthansa : même logique, avec pression sur les coûts et adaptation des opérations.
- Cathay Pacific : suspension des vols vers et depuis Dubaï.
- IndiGo : avertit de changements d’horaires et de perturbations.
- Air India : exploitation maintenue mais sous ajustements opérationnels dans la zone.
- Air India Express : concernée avec Air India dans les ajustements sur les dessertes d’Asie de l’Ouest…
Le quotidien peut basculer : essence, travail, transport, survie
Il faut mesurer ce que signifie une crise industrielle de cette ampleur. Cela veut dire des usines qui ralentissent ou s’arrêtent. Cela veut dire des coûts de transport qui explosent. Cela veut dire des salariés qui ne peuvent plus se déplacer normalement si les carburants deviennent inabordables ou rares. Cela veut dire des marchandises plus chères, des pénuries locales, des économies fragiles qui décrochent.
Dans plusieurs pays, la peur a déjà précédé la rupture. En Inde, des files d’attente dans des stations-service ont été signalées, dans un climat d’inquiétude alimenté par le conflit et par la peur d’une tension sur l’approvisionnement. Qu’il s’agisse de pénurie réelle ou de panique alimentée par les rumeurs, le message est le même : dès que l’énergie est perçue comme menacée, c’est toute la société qui vacille.
Les pays pauvres paieront d’abord, et paieront plus cher
Dans les capitales occidentales, on parlera de volatilité, de stress sur les marchés, d’inflation importée. Dans les pays les plus pauvres, la réalité aura un autre nom : privation. Quand l’énergie flambe, ce ne sont pas seulement les profits qui souffrent. Ce sont les travailleurs précaires, les familles déjà étranglées par les prix, les économies dépendantes des importations, les États qui n’ont aucune marge budgétaire.
Comme toujours, les premiers frappés ne seront pas ceux qui décident des guerres, mais ceux qui les subissent de loin, sans armée, sans protection, sans réserve stratégique. Cette guerre pourrait devenir une nouvelle fabrique mondiale d’inégalités, de ruptures d’approvisionnement et de désespoir social.
Ce n’est plus une crise régionale, c’est une menace pour l’humanité entière
Voilà pourquoi il faut cesser les formules tièdes. Ce qui est en train de se jouer depuis l’escalade militaire contre l’Iran dépasse de très loin le seul champ militaire. Nous sommes face à une dynamique capable d’entraîner une asphyxie énergétique, une désorganisation industrielle mondiale et une déflagration sociale en chaîne.
Face à la crise, plusieurs pays asiatiques ont renoué avec le charbon pour éviter les coupures de courant et protéger leurs citoyens des fortes fluctuations des prix. Par exemple, les autorités sud-coréennes ont levé les restrictions sur la production d’électricité à partir du charbon, la Thaïlande se prépare à remettre en service deux centrales à charbon mises hors service l’an dernier, et les habitants de l’Inde ont commencé à remplacer le gaz de cuisson par le charbon.
Les tentatives de négociation de Trump sont mensongères et Israël, de son côté, veut continuer la guerre coûte que coûte face à un Iran qui a été trahi à deux reprises pendant les négociations par des bombardements intenses. Et à cette heure, les frappes continuent, les morts s’accumulent et le monde économique comprend qu’il est lui aussi une cible indirecte de cette guerre. On ne parle plus d’un simple risque de ralentissement. On parle d’un possible basculement de civilisation industrielle.
Il faut dire la vérité
La vérité, c’est qu’une guerre de cette nature ne détruit pas seulement des bâtiments, des infrastructures ou des vies humaines sur place. Elle détruit la confiance, la stabilité, le commerce, l’accès à l’énergie, le droit au travail, la possibilité même pour des millions de personnes de vivre normalement.
La vérité, c’est que le monde n’est pas face à une crise abstraite, mais à une menace concrète, brutale, systémique.
Et la vérité, enfin, c’est qu’à force de laisser l’escalade remplacer la diplomatie, nous pourrions bientôt découvrir qu’il est plus facile de déclencher une guerre que d’empêcher l’effondrement qu’elle entraîne.
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