Histoire

Vietnam 1966 : Les Marines américains forçaient des civils à marcher devant eux pour détecter des mines

En mars 1966, aux environs de Đà Nẵng, une patrouille de Marines américains progresse dans une région truffée de mines et de pièges explosifs. Deux chars accompagnent les soldats. Pour sécuriser leur passage, le commandement local ne fait pas appel à une nouvelle technologie militaire : il réquisitionne des habitants.

mise à jour le 11/07/26

Washington prétendait sauver le Vietnam, à condition que les Vietnamiens prennent tous les risques.

Des femmes et des hommes âgés sont rassemblés, puis contraints de marcher devant les blindés sur un terrain considéré comme dangereux. En cas d’explosion, les soldats américains et leur matériel auraient ainsi bénéficié d’un avertissement immédiat. Le progrès avait simplement pris la forme d’un civil vietnamien placé au mauvais endroit.

Tim Bowden, témoin direct de la patrouille

La scène est racontée par le journaliste australien Tim Bowden, correspondant de l’ABC pendant la guerre du Vietnam. En 1966, il avait demandé à accompagner pendant vingt-quatre heures une unité américaine engagée dans une opération de recherche et de destruction.

Les Marines se trouvaient dans une « zone de tir libre », secteur où tout individu pouvait être considéré comme un ennemi potentiel. Bowden raconte avoir été horrifié en voyant le chef de patrouille placer des villageois devant les chars afin qu’ils servent, selon ses mots, de « détecteurs de mines humains ».

Interrogé par le journaliste, l’officier aurait expliqué avoir perdu son meilleur caporal la semaine précédente. Selon lui, les habitants connaissaient l’emplacement des engins posés par le Viet Cong : leur comportement permettrait donc de repérer les zones dangereuses. Et si cette brillante théorie échouait, la mine exploserait sous les pieds d’un Vietnamien plutôt que sous ceux d’un Marine.

Bowden résumera plus tard la scène avec une sobriété glaciale : cette méthode ne donnait pas une très bonne image et ne risquait guère de gagner « les cœurs et les esprits » de la population.



La protection des soldats, aux frais de la population

Aucune mine n’explosa ce jour-là. Cela ne change rien au principe : des non-combattants furent délibérément exposés à un danger militaire pour protéger une unité armée. Une méthode incompatible avec la protection due aux civils et avec les règles interdisant de les contraindre à participer directement à des opérations militaires. Le Comité international de la Croix-Rouge rappelle aujourd’hui l’interdiction d’utiliser les civils comme boucliers humains.

L’épisode n’était pas un simple dérapage individuel détaché du reste de la guerre. Il s’inscrivait dans la logique des opérations américaines de « recherche et destruction », des déplacements forcés et des zones dans lesquelles la distinction entre combattants et habitants devenait facultative.

L’armée venue défendre le Sud-Vietnam contre le communisme traitait ainsi certains Sud-Vietnamiens comme du matériel consommable. La liberté promise arrivait avec deux chars ; les populations protégées étaient priées de vérifier la route avec leurs jambes.



Une guerre qui continue sous terre

Plus d’un demi-siècle après la fin du conflit, les conséquences restent visibles. Le Vietnam, le Laos et le Cambodge demeurent contaminés par des mines et des munitions non explosées héritées des guerres d’Indochine. L’agent orange, les bombardements massifs et les sous-munitions ont survécu aux discours présidentiels et aux cérémonies officielles.

Tim Bowden comprit plus tard que cette patrouille expliquait une partie de la défaite américaine. On ne gagne pas une population en plaçant ses vieillards devant ses chars. On peut occuper le terrain, multiplier les bombardements et imprimer le mot « liberté » sur les communiqués : un empire reste un empire lorsqu’il considère la vie des autres comme une variable d’ajustement.

L’histoire officielle préfère souvent regarder les chars. Il faut aussi se souvenir de ceux que l’on forçait à marcher devant.

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