Avant les alertes sur téléphone, les cartes météo rouge foncé et les plateaux télévisés, la France connaissait déjà des étés qui brûlaient les champs. L’année 1870 en donne un exemple très parlant. À Nohant, dans l’Indre, George Sand écrit, le 15 septembre, un texte où la guerre contre la Prusse se mélange à un autre fléau : un été sec, violent, épuisant. Dans son Journal d’un voyageur pendant la guerre, publié ensuite dans la Revue des Deux Mondes, elle parle d’un thermomètre qui montait à « 45 degrés » à l’ombre, avec « plus un brin d’herbe » autour d’elle.
« Un été que je n’ai jamais vu, que je ne croyais pas possible dans nos climats tempérés : des journées où le thermomètre à l’ombre montait à 45 degrés, plus un brin d’herbe, plus une fleur au 1er juillet, les arbres jaunis perdant leurs feuilles, la terre fendue s’ouvrant comme pour nous ensevelir, l’effroi de manquer d’eau d’un jour à l’autre… »
Ce passage n’est pas une invention sortie d’une image virale. Il existe dans le texte consultable en ligne, et l’édition renvoie bien à la Revue des Deux Mondes de 1871. George Sand ne livre pas un bulletin météo normalisé comme on le ferait aujourd’hui. Elle écrit en témoin. Mais ce témoin n’est pas seul.
Juillet 1870 : des chaleurs fortes dans plusieurs régions françaises
La chronologie météo de l’année 1870 publiée par Météo-Paris signale une canicule du 5 au 11 juillet 1870. Les valeurs rapportées sont élevées : 38 °C à Toulouse, 39 °C à Lyon, 40 °C dans les Landes et 41 °C à Poitiers. Les fortes chaleurs reviennent ensuite du 20 au 26 juillet, avec un Nord-Ouest moins touché que le Centre et le Midi.
Ces chiffres ne disent pas que tout le pays a vécu 45 °C. Ils montrent autre chose, plus utile : l’été 1870 a bien connu des pics sérieux, documentés, à une époque où la France n’avait ni voitures de masse, ni avions de ligne, ni climatisation généralisée, ni zones commerciales chauffées au bitume.
Dans l’Ain, les relevés anciens racontent la même sécheresse
Les Chroniques de Bresse et Revermont donnent un autre éclairage, local et concret. Dans l’Ain, les mois d’avril, mai et juin 1870 ne totalisent que six jours de pluie. Du 1er juin au 11 juillet, il ne tombe que 6 mm d’eau le 18 juin et 12 mm le 8 juillet. La situation est assez préoccupante pour que le préfet prenne, le 4 juillet, un arrêté interdisant certaines prises d’eau destinées à l’irrigation.
Le 24 juillet 1870, à Bourg, le maximum relevé atteint 39,5 °C. La période de 41 jours compte 20 jours au-dessus de 30 °C, avec des pointes à 38,5 °C les 6 et 8 juillet. L’année se termine avec 586,1 mm de pluie, soit un déficit d’environ 40 %.
George Sand décrit aussi les conséquences agricoles
Chez George Sand, la chaleur n’est pas une simple donnée de thermomètre. Elle voit les récoltes souffrir, les arbres jaunir, les sols se fendre, les paysans craindre le manque d’eau. Quelques jours plus tard, en Creuse, elle décrit encore une chaleur lourde, un pays desséché et l’eau potable difficile à trouver. Son récit vaut surtout pour cela : il donne la sensation d’un été vécu dans les campagnes, avec les bêtes, les moissons, les puits, les maladies, les incendies et la peur de l’hiver qui arrive.
Les archives locales vont dans le même sens. Dans l’Ain, un bulletin agricole de 1872 indique que les deux années sèches précédentes ont obligé des cultivateurs à vendre une partie de leur bétail, faute de fourrage. Là encore, on ne parle pas d’une simple journée chaude : on parle d’un choc durable sur l’agriculture.
En 1870, on ne parlait pas de climat comme aujourd’hui
Le point intéressant n’est pas de dire : “il a fait chaud en 1870, donc rien n’existe aujourd’hui”. Ce serait trop court. Un épisode météo ancien ne suffit pas à juger une tendance climatique moderne. En revanche, il rappelle une chose simple : les canicules, sécheresses et étés extrêmes existaient déjà avant notre époque industrielle de masse.
Autrement dit, quand George Sand décrit son été torride, elle ne parle pas avec les mots du XXIe siècle. Elle raconte ce qu’elle a sous les yeux : une terre sèche, des arbres fatigués, des récoltes abîmées, l’eau qui manque. C’est déjà beaucoup.
Les archives existent, et elles méritent d’être lues
Pour vérifier ces épisodes anciens, il ne faut pas se contenter de captures d’écran. Les archives du climat conservées par Météo-France donnent accès à des inventaires de relevés météorologiques anciens, certains remontant à la fin du XVIIe siècle. Ces documents rappellent que la météo ne commence pas avec les chaînes d’information.
À lire aussi sur Le Média en 442 : l’article sur la canicule européenne de 1540, celui sur les chaleurs de mai 1922, 1945 et 1947 et l’archive INA de 1975 sur la canicule.
Ce que l’été 1870 prouve vraiment
L’été 1870 ne prouve pas tout. Il ne suffit pas, à lui seul, à trancher le sujet du climat actuel. Mais il prouve au moins ceci : la France a connu, bien avant notre époque, des chaleurs fortes, des sécheresses longues, des restrictions d’eau, des récoltes abîmées et des campagnes à bout de souffle.
George Sand n’avait pas besoin d’un modèle informatique pour écrire ce qu’elle voyait. Son texte, les relevés anciens et les chroniques locales racontent la même chose : la chaleur extrême n’est pas née hier.
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