Médias

Nord Stream : BFM découvre presque quatre ans plus tard que les « complotistes » avaient encore raison

Quatre ans pour lire une évidence géopolitique. Il aura donc fallu attendre ce mois de juillet 2026 pour voir BFM traiter sérieusement la piste ukrainienne dans le sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2, après des années de ricanements contre ceux qui refusaient de croire que Moscou avait fait sauter son propre outil de pression énergétique.

mise à jour le 03/07/26

La grande lessive médiatique tient souvent dans cette pirouette : quand la réalité contredit la version servie pendant des mois, il suffit de changer de ton sans présenter d’excuses.

Le 26 septembre 2022, trois des quatre conduites des gazoducs Nord Stream 1 et Nord Stream 2 étaient endommagées par des explosions en mer Baltique, près de l’île danoise de Bornholm. À l’époque, la bonne société médiatique tenait son réflexe : regarder vers Moscou, même si l’idée d’une Russie dynamitant elle-même une infrastructure majeure pour vendre son gaz à l’Europe ressemblait déjà à un sketch écrit trop vite.

Depuis, l’enquête allemande a avancé. Le parquet fédéral allemand a mis en accusation Serhii Kuznietsov, ancien officier ukrainien, soupçonné d’avoir participé à l’opération. Selon l’accusation, un groupe aurait utilisé un voilier loué en Allemagne, l’Andromeda, pour mener l’opération avec des plongeurs et des explosifs. L’homme avait été arrêté en Italie en août 2025, puis extradé vers l’Allemagne.

Le voilier, les explosifs et la version qui dérange

La justice allemande ne parle plus seulement d’un vague soupçon. Les accusations portent notamment sur des explosions, des dégâts matériels, l’atteinte à des services publics et une possible complicité de crime de guerre visant une infrastructure civile. Autrement dit : on ne parle pas d’un tag sur un abribus, mais d’un sabotage majeur contre une artère énergétique européenne.

Le plus savoureux reste la vitesse de digestion médiatique. Pendant des mois, expliquer que la piste russe ne tenait pas debout suffisait à vous coller l’étiquette habituelle : complotiste, pro-Poutine, agent du Kremlin de canapé. Il fallait croire que Moscou avait choisi de couper lui-même l’un de ses rares leviers économiques sur l’Europe, au moment précis où ce levier valait de l’or. La cohérence stratégique attendra, il y avait une narration à protéger.



Les « complotistes » avaient posé la bonne question

Dès les premières heures, beaucoup avaient simplement demandé : à qui profite le crime ? Pas besoin d’un doctorat en relations internationales pour voir que la destruction de Nord Stream éloignait durablement l’Allemagne du gaz russe, affaiblissait l’industrie européenne et renforçait la dépendance énergétique du continent envers ses chers alliés américains. Chers, dans tous les sens du terme.

Le journaliste américain Seymour Hersh, prix Pulitzer, avait publié dès février 2023 une enquête accusant les États-Unis, avec une aide norvégienne, d’avoir joué un rôle central dans l’opération. Son récit a été contesté, parfois balayé d’un revers de main, mais il avait au moins un mérite : refuser la fable infantile du Kremlin se tirant une balle dans le portefeuille.

Aujourd’hui, la piste officiellement portée par la justice allemande vise l’Ukraine. Très bien. Mais il faudra beaucoup d’imagination pour faire avaler qu’un commando ukrainien aurait mené seul, sans soutien logistique sérieux, une opération sous-marine de cette ampleur au cœur de la mer Baltique. Un voilier, quelques plongeurs, des explosifs militaires et l’Europe privée d’une infrastructure stratégique : le scénario est pratique, presque trop propre.

L’Ukraine, coupable idéale ou fusible bien placé ?

L’Ukraine peut devenir le fusible parfait. Suffisamment impliquée pour expliquer l’opération, suffisamment dépendante pour éviter de remonter trop haut, suffisamment protégée politiquement pour que les chancelleries européennes ne soient pas obligées de regarder leurs propres responsabilités en face.

Car l’affaire Nord Stream ne se résume pas à un tuyau abîmé au fond de la mer. Elle raconte l’effacement énergétique de l’Europe, la mise sous tutelle de l’Allemagne, la soumission des dirigeants européens à une guerre économique qu’ils ont présentée comme une croisade morale. Les citoyens ont payé la facture. Les industriels ont vu les coûts exploser. Les médias, eux, ont expliqué que tout cela était très rationnel, pourvu qu’on n’interroge pas trop les bénéficiaires.



BFM arrive après la bataille, mais avec le sérieux du retardataire

BFM peut désormais présenter la chose comme une révélation judiciaire. C’est confortable. On ne s’est pas trompé, on “actualise”. On n’a pas méprisé ceux qui doutaient, on “suit l’enquête”. On n’a pas participé à l’enfumage, on “rapporte les faits”. La grande lessive médiatique tient souvent dans cette pirouette : quand la réalité contredit la version servie pendant des mois, il suffit de changer de ton sans présenter d’excuses.

Les « complotistes », eux, n’avaient pas forcément tous les détails. Mais ils avaient posé la question interdite : pourquoi la Russie aurait-elle détruit son propre gazoduc ? Cette question simple valait mieux que des heures de plateaux saturés d’experts pressés de réciter la bonne partition.

Nord Stream restera peut-être longtemps une affaire à tiroirs, avec ses zones d’ombre, ses services, ses intermédiaires et ses vérités distribuées au compte-gouttes. Mais une chose est déjà certaine : la version “les Russes ont fait exploser leur propre pipeline” a pris l’eau. Et cette fois, même les médias qui traitaient le doute comme une maladie commencent à écoper.

Moralité de l’épisode 4582 : les complotistes avaient encore une longueur d’avance. BFM, presque quatre ans plus tard, découvre enfin le rivage. Mieux vaut tard que jamais, paraît-il. Sauf quand le retard a servi à vendre une fable.

Chères lectrices, chers lecteurs,

Soyez acteur du changement en soutenant un journalisme véritablement indépendant et de qualité en vous abonnant à notre média financé par les dons de personnes comme vous.

Accédez à des contenus exclusifs
et soutenez notre indépendance

Abonnez-vous

partagez cet article !

Pas encore de commentaire sur "Nord Stream : BFM découvre presque quatre ans plus tard que les « complotistes » avaient encore raison"

Laisser un commentaire

Newsletter

La Boutique du 4-4-2

Médias

Accédez à des contenus exclusifs et soutenez notre indépendance

Abonnez-vous

Accédez à des contenus exclusifs et soutenez notre indépendance

Abonnez-vous

Accédez à des contenus exclusifs et soutenez notre indépendance

Abonnez-vous