Guerre en Ukraine : Et si le piège américain de l’enlisement profitait en définitive… aux Russes

Décryptage, Géopolitique

mise à jour le 15/09/22

Avec Poutine, le grand retour de l’empire russe s’est considérablement accéléré dans la dernière décennie. En intervenant militairement en Géorgie pour défendre ses anciens territoires soviétiques face à l’extension de l’Otan, puis en contrant le coup d’État occidental contre El-Assad en Syrie, la Russie a prouvé qu’elle n’avait dorénavant plus peur de s’opposer tant militairement qu’économiquement à l’hégémonie états-unienne et à ses sanctions.


« Avec l’Union Économique Eurasiatique et la Nouvelle route de la soie, le bloc économiquement solidarisé avec la Chine devient de facto l’une des premières puissances au monde. »

Un conflit préparé de longue date

L’empire étatsunien a vu sur la même période son déclin s’accélérer, et se trouve aujourd’hui plus que jamais concurrencé. Contrainte à la doctrine dite du « pivot asiatique », qui consiste pour l’état-major américain à abandonner le front oriental pour renforcer l’Otan et ainsi tenter de déstabiliser ses deux colossaux concurrents, l’Amérique du Nord s’accroche de tout son poids à l’Europe de l’Ouest, qu’elle est parvenue à presque totalement vassaliser et à contrôler politiquement. A l’heure du conflit ukrainien, la manipulation par Washington et ses lobbies de l’Union européenne des chefs d’État, de la presse et des populations européennes entraîne le vieux Continent tout entier contre ses propres intérêts dans un conflit avec l’ours russe.

Car cette guerre est avant tout une volonté des États-Unis, qui n’ont actuellement aucune envie d’y mettre un terme, puisqu’elle sert leurs intérêts : renforcer les tensions avec l’Asie et entretenir le conflit en Europe lui permet d’y consolider ses alliances militaires, de nourrir son lobby de l’armement et de s’ouvrir au marché jusque-là inaccessible du blé et, surtout, du gaz. Dans une situation où la Russie exportait en 2021 jusqu’à 60 % des importations de l’Allemagne, 45 % de l’Italie et même 100 % de l’Autriche, le nouveau marché européen pour le gaz de schiste américain qu’ouvrent les sanctions apparaît comme une manne pour l’oncle Sam.

D’ailleurs, de l’aveu même de hauts responsables américains, les États-Unis, en poussant l’Ukraine dans l’Otan et en multipliant avec elle les exercices militaires, savaient parfaitement que la Russie attaquerait. « L’entrée de l’Ukraine dans l’Otan est la plus rouge des lignes non seulement pour Poutine, mais pour toute l’élite russe », avertissait d’ailleurs dès 2008 William Burns, l’ancien ambassadeur américain en Russie devenu désormais directeur de la CIA. « Une longue préparation d’une guerre par procuration volontaire et “jusqu’au dernier Ukrainien” dont nous a habitués une Amérique qui n’a diplomatiquement créé que des conflits, et qui a aussi pour but, de la bouche même d’Hillary Clinton, de mettre en place en Europe “un nouvel Afghanistan pour les Russes en armant une insurrection” ».

A contrario, l’empire russe, qui a longtemps œuvré à la désescalade et au rapprochement avec l’Europe, mais qui n’hésite cependant plus à défendre de façon frontale ses positions, n’avait a priori pas intérêt à s’enliser dans une invasion, surtout quand cette dernière se trouve à ses frontières. Quand les stratèges américains œuvraient pour entraîner la seconde puissance militaire au monde dans un conflit long, les Russes comptaient probablement le régler en un minimum de temps, à l’instar de la Géorgie et de la Syrie, où l’intervention, principalement par des milices, a remis les États sous contrôle en quelques mois. En envoyant ses forces spéciales directement sur Kiev, Moscou espérait sans doute une capitulation raisonnable de l’Ukraine. Mais cette dernière, pauvre, corrompue, divisée, et littéralement prise entre deux impérialismes, n’a pas cédé ; Zelensky ayant probablement reçu des gages de la part de ceux qui le manœuvrent, le pays est entré en résistance en espérant officiellement que l’armement américain, ainsi que les milliards de dollars et d’euros déversés, y mettrait au final un terme. Un parti-pris qui l’a engagé dans une position toujours plus intenable, car le prêt-bail américain ne permet évidemment que de tenir la guerre, sans espoir réaliste de la gagner. La Russie, qui s’est très vite restructurée sur le sud-est du territoire, a d’ailleurs dans un premier temps gagné beaucoup de terrain.

Une guerre qui effectivement s’enlise…

Aujourd’hui, l’Ukraine, qui subit entièrement le conflit, se retrouve presque entièrement amputée du sud-est de son territoire, donc d’une immense partie de son accès à la mer, de la plus grande centrale nucléaire du monde, du contrôle du Dniepr et de villes et ports industriels et commerciaux très importants. Le gouvernement tente donc par tous les moyens de sauver les meubles en assurant que des aides et des approvisionnements supplémentaires en armes lui permettront de renverser la situation. Un narratif largement relayé par les médias occidentaux et conçu tant pour motiver les troupes que pour inciter les alliés à la générosité. S’il est paradoxalement très peu crédible d’imaginer une armée ukrainienne qui passerait pour de bon à l’offensive et ferait reculer les militaires russes, l’enjeu pour le pays est en réalité d’éviter coûte que coûte un cessez-le-feu, et plus encore un traité de paix, car l’un comme l’autre impliqueraient que l’Ukraine acte la perte de ces régions. Prêt à tout dans sa fuite en avant, le président fait même régulièrement bombarder la centrale de Zaporijia, aux mains des Russes depuis mars 2022, afin de mettre la pression aux pays limitrophes.

La Russie, pour sa part, est en bien meilleure posture puisqu’elle agit en terrain conquis. Mais les territoires aujourd’hui sous contrôle sont encore bien loin de ses objectifs, et un armistice est pour elle aussi, à ce stade, inenvisageable. Pour ce qui est du narratif interne, la popularité de la guerre dépend en grande partie de son résultat sur le terrain, c’est-à-dire de l’annexion des territoires ukrainiens à la fédération de Russie. La presse moscovite est donc de son côté principalement centrée sur l’intégration de ces territoires : programme scolaire, distribution de passeports et numéros de téléphone russifiés, une langue russe y retrouvant son statut officiel, le rouble qui s’y implante, les projets de référendum imminents, puis constamment repoussés. Le but est de laisser penser que la situation en Ukraine change en montrant autant que possible que l’invasion porte ses fruits. Sur la communication extérieure, c’est surtout l’Occident que la Russie tente de contenir, les autres pays s’étant principalement rangés à ses côtés. Le chantage nucléaire est à ce sujet le principal argument pour un empire devant peser dans la balance et montrer qu’il est prêt à payer un coût bien supérieur à celui de l’Otan sur la question ukrainienne.

Or, cette situation de paix impossible et d’approvisionnement contrôlé des Ukrainiens par les Américains a fini par stabiliser le front. La progression de l’envahisseur ayant considérablement ralenti, sa dialectique a progressivement évolué : d’une opération contre le gouvernement ukrainien, le point de vue russe est passé à une confrontation avec l’Occident, qui utilise l’Ukraine comme un proxi et tient sous perfusion l’armée ukrainienne, laquelle aurait été rapidement anéantie si elle n’avait pas été aidée.

… au profit final de la stratégie russe

On pourrait donc se dire qu’au final, ce jeu sert principalement les intérêts américains, qui voient le conflit eurasiatique effectivement s’enliser. Mais il est très intéressant de noter que la doctrine militaire russe, notamment construite à partir des théories de Svetchine, fondée sur des changements lents et graduels en fonction de l’évolution d’un conflit, intègre historiquement ce genre de situation. De façon très schématique, l’idée est d’adapter en permanence sa stratégie à l’évolution de la situation, puis de repasser à un mouvement offensif au moment opportun. Ainsi, la Russie, qui avait tout d’abord attaqué très rapidement tant au nord qu’au sud, s’est très vite rendu compte que l’Ukraine présentait une résistance beaucoup plus farouche que prévue, avec une armée compétente, équipée par l’Occident, renforcée depuis huit ans et purgée des cadres russophiles. En réponse, elle a très vite cédé le front nord et conservé celui du sud par des avancées lentes, passant ainsi rapidement d’une guerre offensive à celle d’usure lui permettant d’annihiler l’adversaire quand les conditions se présentent, comme à Marioupol ou dans les dernières villes prises par les Russes dans l’Oblast de Lougansk. Confrontée, entre autres, à la livraison en masse de Stinger et de drones de la part des Occidentaux aux Ukrainiens, l’armée de l’air a pour sa part principalement cédé sa place à l’artillerie, bien moins mobile, mais plus stable.

Une guerre de position qui permet dorénavant à la logistique russe de remplir sa mission, quand elle avait été parfois largement dépassée en début d’opération, comme lors de l’assaut sur Gostomel, et plus généralement dans le nord du pays, où la presse occidentale s’est longtemps délectée des chars russes tombés en panne d’essence.

Par ailleurs, les Russes emploient dorénavant des moyens modérés afin de ménager au maximum l’effort de guerre de l’empire. Ainsi, peu à peu, sans doute contre la volonté initiale de l’invasion russe, mais de façon non moins parfaitement anticipée, la stratégie de la guerre permanente s’établit pour épuiser la capacité de résistance de l’adversaire tout en équilibrant l’effort de guerre, afin de ne pas déclencher de crises politiques dans une population particulièrement prompte aux révolutions.

Selon cette même doctrine, la situation économique, parfaitement évaluée avant et pendant la guerre, permet aujourd’hui aux dirigeants russes de largement limiter l’impact du conflit et des sanctions sur sa population, voire d’en profiter pour imposer le rouble au reste du monde. Car l’objectif de la Russie est dorénavant loin de se limiter à la pure stratégie militaire d’invasion et de contrôle de territoires étrangers, mais se révèle bien davantage civilisationnel : faire tomber le dollar et son monde unipolaire fondé sur la grande finance privée en faveur d’un impérialisme multipolaire fondé sur le pouvoir économique de grandes entreprises étatiques. On notera que la guerre a opportunément commencé alors même que la Russie s’est totalement purgée d’une dette pourtant abyssale dans les années 90, et en pleine période d’immenses doutes économiques en Occident, sans doute à l’aube d’une crise économique majeure capable de faire vaciller les empires les plus déclinants.

Alors ? L’empire étatsunien se ferait-il prendre à son propre jeu ? Dans cette guerre des mondes qui s’impose peu à peu à l’est de l’Europe, où aucune des forces impliquées n’a réellement volonté à mettre un terme au conflit, les motivations principalement commerciales pour les États-Unis ne se confrontent-elles pas à celles véritablement civilisationnelles du plus grand continent du monde ? Et si la Russie, appuyée par la Chine, avait anticipé le piège du bourbier tendu par l’oncle Sam pour finalement s’en servir en misant sur le fait que l’énorme fardeau du soutien politique, économique et militaire allait créer des divisions dans ce qu’il reste de l’empire américain : états américains, Commonwealth et Union européenne. Un modèle unipolaire en tout état de cause plus que jamais restreint, et qui pourrait s’effondrer durablement, rabattant du même coup les cartes du Nouvel Ordre mondial.

Sylvain pour Le Média en 4-4-2.

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