Santé

Don d’organes : Le texte sur « l’aide à mourir » ouvre une brèche dangereuse que personne ne veut voir

Le gouvernement et sa majorité à l’Assemblée nationale poursuivent le polissage de leur grande réforme sur la « fin de vie ». Officiellement, il s’agit d’accompagner les malades, de soulager les souffrances et de consacrer un nouveau droit présenté comme l’aboutissement d’une société enfin adulte. En réalité, le texte, actuellement en nouvelle lecture, laisse béante une question que l’on préférerait visiblement ne pas trop examiner : celle d’un patient susceptible de devenir, une fois son dernier souffle organisé, une réserve de pièces détachées médicalement exploitables.

mise à jour le 30/06/26

Quand la mort assistée laisse planer l’ombre du prélèvement.

Une procédure très encadrée, sauf là où cela dérange

Le projet de loi relatif au droit à l’aide à mourir prévoit une procédure soigneusement balisée. Le patient doit formuler une demande écrite auprès d’un médecin. Les conditions sont ensuite vérifiées : maladie grave et incurable engageant le pronostic vital, souffrances réfractaires ou jugées insupportables, avis collégial, puis décision motivée dans un délai de quinze jours. Une fois la décision rendue, le patient bénéficie d’un délai minimal de réflexion de deux jours avant de confirmer sa demande — un des délais les plus courts parmi les pays ayant légiféré, comparé à l’Autriche (12 semaines), au Canada (90 jours pour les non-terminaux) ou à l’Espagne/Belgique (1 mois pour les cas non terminaux). Le jour de l’acte, une nouvelle confirmation explicite de sa volonté est exigée. L’auto-administration demeure la règle, l’administration par un soignant l’exception.

Sur le papier, tout respire la prudence administrative, cette grande spécialité française consistant à transformer les tragédies humaines en formulaires correctement paraphés. Jusqu’ici, rien de particulièrement inattendu. Mais un détail, passé presque inaperçu dans le débat public, change pourtant la nature du problème : rien, dans le texte, n’interdit clairement le prélèvement d’organes après une aide à mourir.

Le détail qui n’en est pas un

En mai 2025, lors de l’examen du texte, plusieurs députés avaient pourtant tenté d’introduire un amendement destiné à interdire formellement tout don d’organes après euthanasie ou suicide assisté. Leur argument était simple : éviter tout glissement vers une forme d’« euthanasie altruiste », dans laquelle un patient vulnérable pourrait finir par se sentir moralement poussé à mourir pour « sauver des vies ». Une formule admirablement généreuse, à condition d’oublier que celui qui sauve les autres commence par disparaître.

L’amendement a été écarté rapidement, après un avis défavorable du rapporteur, au nom du principe d’égalité. Résultat : le don d’organes demeure possible après l’acte. Autrement dit, le législateur a trouvé le moyen de produire un texte abondamment encadré sur la mort volontaire, tout en laissant sans verrou spécifique la question de ce qui peut advenir du corps immédiatement après.

Mourir, mais sans ralentir la chaîne

Techniquement, rien n’empêcherait donc qu’un patient en phase terminale, dont les organes seraient compatibles, voie sa demande d’aide à mourir traitée avec une forme d’empressement que l’on qualifiera pudiquement de logistique. Le texte ne prévoit pas de séparation éthique étanche entre la décision de mourir et l’éventuelle récupération des organes. Dans un système hospitalier déjà sous tension, où tout se compte, se planifie et se rationalise, cette absence de barrière claire n’a rien d’un détail innocent.

Il ne s’agit pas d’affirmer que les médecins seraient des comptables du trépas, chronomètre à la main et glacière au pied du lit. Mais une loi digne de ce nom ne se rédige pas pour les saints ; elle se rédige précisément pour empêcher les dérives lorsque les institutions, les contraintes budgétaires et les bonnes intentions commencent à se tenir la main dans le couloir.



La rétractation, droit théorique et solitude pratique

Autre point sensible : la possibilité de se rétracter. En principe, le patient peut renoncer à tout moment. C’est la moindre des choses, dira-t-on, lorsqu’il s’agit de sa propre mort. Mais le même article 12 du projet limite fortement les recours. Seule la personne ayant formulé la demande peut contester la décision du médecin devant le juge administratif. La famille, les proches, un autre médecin : personne n’a véritablement voix au chapitre, sauf exception très encadrée concernant les majeurs protégés.

Ainsi, si le patient change d’avis au dernier moment, il devra théoriquement pouvoir s’opposer à la procédure. Mais dans les faits, il se retrouvera seul face à un système déjà engagé, entouré d’acteurs ayant validé les étapes précédentes, dans un cadre où l’urgence médicale, l’organisation hospitalière et, potentiellement, l’intérêt transplantatoire auront déjà commencé à peser. La liberté existe toujours davantage dans les communiqués de presse que dans une chambre d’hôpital.

La pression qui ne dit pas son nom

Ajoutez à cela une clause de conscience des établissements de santé progressivement affaiblie au fil des lectures, et l’on comprend pourquoi de nombreux observateurs s’inquiètent. Le risque n’est pas nécessairement celui d’une pression brutale, explicite, caricaturale. Le véritable danger tient souvent dans les pressions silencieuses : celles qui se glissent dans les regards, les délais, les disponibilités, les suggestions polies et les silences administratifs.

Un patient fragile, isolé, affaibli, dont les organes pourraient intéresser des équipes de transplantation, disposera-t-il réellement de toute la liberté nécessaire pour faire marche arrière ? Et surtout, qui sera autorisé à s’inquiéter pour lui, si ses proches sont juridiquement tenus à distance de la décision ? La Macronie adore les droits individuels lorsqu’ils permettent d’écarter les corps intermédiaires, les familles, les consciences et, parfois, le bon sens élémentaire.

Le progrès, ce mot qui sert à tout

Le gouvernement et ses soutiens présentent évidemment le texte comme une avancée humaniste. La rhétorique est connue : compassion, autonomie, dignité, liberté de choisir. Les mots sont beaux, bien peignés, prêts pour les plateaux de télévision. Les opposants, eux, y voient surtout une usine à gaz utilitariste : on accélère la sortie des malades coûteux tout en maintenant ouvert un vivier potentiel de donneurs, sans les garde-fous indispensables qu’une telle révolution aurait dû imposer.

Il aurait pourtant suffi d’un verrou clair : pas de prélèvement d’organes après une aide à mourir. Cette interdiction aurait levé le doute, coupé court aux soupçons, protégé les patients vulnérables et sanctuarisé la décision de mourir en la séparant définitivement de tout intérêt médical extérieur. Mais cette évidence n’a pas trouvé sa place dans le texte. Dans la France managériale, même la prudence semble désormais trop lente.



Le package dignité version 2026

Quarante-huit heures pour confirmer une demande de mort assistée. Aucune interdiction explicite du prélèvement d’organes ensuite. Des recours familiaux quasiment inexistants. Une clause de conscience fragilisée. Voilà donc le package « dignité » version Macronie 2026 : beaucoup de mots nobles, quelques procédures rassurantes, et une zone grise suffisamment large pour y installer un bloc opératoire.

On n’est plus très loin du slogan : « Donnez votre vie, on s’occupe du reste. » Le plus inquiétant n’est même pas que cette possibilité existe. Le plus inquiétant, c’est qu’au moment de s’y opposer clairement, presque personne n’a semblé pressé de le faire.

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