Santé

Euthanasie : Elisa Rojas dénonce un texte qui « officialise la hiérarchisation des vies »

À deux jours du vote solennel prévu à l’Assemblée nationale, Elisa Rojas ne prend pas de gants. Dans un entretien accordé au Télégramme, l’avocate franco-chilienne qualifie la proposition de loi sur l’aide à mourir de « loi d’abandon total des personnes malades et handicapées ». Derrière les formules apaisantes, les grands mots de « dignité » et les emballages humanistes, elle voit se dessiner tout autre chose : une société qui, faute de soigner correctement, commence à présenter la mort comme une solution administrative presque raisonnable.

mise à jour le 29/06/26

Une hiérarchie des vies qui ne dit pas son nom, mais qui avance tranquillement, article après article, jusqu’à devenir loi.

La dignité, ou l’art de bien choisir ses morts

Pour Elisa Rojas, ce texte ne relève pas seulement d’une conquête de « liberté individuelle ». Il grave surtout dans le marbre une idée redoutable : certaines existences pèseraient trop lourd, certaines vies ne seraient plus vraiment des vies, certains corps auraient cessé de mériter qu’on s’obstine à les accompagner. Elle y voit une logique profondément validiste, où l’autonomie brandie comme étendard finit par masquer l’abandon très concret de ceux qui n’ont déjà plus assez de soins, plus assez d’écoute, plus assez de présence.



Une avocate qui refuse la compassion tarifée

Elisa Rojas, franco-chilienne, avocate au barreau de Paris, fondatrice du collectif Luttes et handicaps pour l’égalité et l’émancipation, connaît intimement ce dont elle parle. Elle vient de publier aux éditions du Détour Pour mourir, tapez 1. Comment la loi sur la fin de vie inscrit la mort dans une logique capitaliste. Dans cet essai comme dans ses prises de parole, elle dénonce une dérive : celle d’un système de santé que l’on laisse s’effondrer, puis auquel on demande de gérer proprement les conséquences humaines de son propre naufrage. Les malades chroniques, les personnes handicapées, les patients les plus coûteux deviennent alors, dans le langage feutré des politiques publiques, des postes de dépense avant d’être des personnes.

Emmanuel Macron promet, la République organise

La proposition de loi, promise par Emmanuel Macron, entend créer un droit à l’aide à mourir, par suicide assisté ou euthanasie. Le dispositif serait accessible sous cinq conditions cumulatives : être majeur, résider en France, souffrir d’une affection grave et incurable engageant le pronostic vital en phase avancée ou terminale, présenter des souffrances physiques ou psychologiques réfractaires aux traitements ou jugées insupportables, et pouvoir exprimer une volonté libre et éclairée. Le Sénat a déjà rejeté le texte en deuxième lecture au mois de mai. Les députés doivent se prononcer définitivement ce mardi 30 juin, avant une adoption finale annoncée pour le 15 juillet. La mort, elle aussi, a désormais son calendrier parlementaire.

Quand les mutuelles découvrent la tendresse comptable

Pour Elisa Rojas, cette précipitation n’a rien d’anodin. Elle s’inquiète notamment du soutien affiché par certaines mutuelles, dont la MGEN, qui pourraient voir dans cette mesure une source d’économies sur les prises en charge les plus lourdes. Elle juge ce raisonnement « cynique et révoltant ». Difficile, en effet, de parler sereinement de liberté lorsque le choix s’exerce dans un hôpital exsangue, face à des soins palliatifs insuffisants, à des accompagnements inaccessibles et à des familles souvent laissées seules. La liberté individuelle, rappelle-t-elle, ne peut pas devenir l’alibi commode d’un État qui renonce à protéger les plus vulnérables.

La gauche sommée de choisir entre progrès et abandon

Elisa Rojas interpelle aussi une partie de la gauche, parfois séduite par l’idée d’un « droit à mourir » présenté comme un progrès sociétal. Elle rappelle que la gauche ne peut pas se réduire à la défense abstraite du choix individuel. Elle devrait aussi porter l’égalité réelle, la solidarité, l’accès aux soins, la protection des faibles contre les logiques économiques. Choisir sa mort n’a pas le même sens quand on a été pleinement accompagné, entouré, soulagé, que lorsque l’on a surtout compris que sa survie coûtait cher et dérangeait beaucoup.



L’exemple écossais comme dernier sursaut

L’avocate cite l’exemple de l’Écosse, où des parlementaires de gauche ont finalement écarté un texte similaire au dernier moment, selon elle « revenus à la raison ». Elle espère que la France saura, elle aussi, s’arrêter avant de transformer un déficit de soins en droit de sortie. Car derrière les mots prudents, derrière les protocoles, les commissions et les garanties supposées, Elisa Rojas voit s’installer une bascule lourde : au lieu d’investir massivement dans les soins palliatifs, dans l’accompagnement humain, dans la lutte contre l’isolement et la précarité, le pays envisage d’offrir aux plus fragiles une porte de sortie définitive. Une hiérarchie des vies qui ne dit pas son nom, mais qui avance tranquillement, article après article, jusqu’à devenir loi.

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