Ce n’était pas seulement de l’aide. C’était de la fourniture. À la médecine suisse. À bas coût. Sans grande traçabilité. Avec la bénédiction silencieuse d’un système qui préférait les beaux partenariats aux questions désagréables. Une affaire gagnant-gagnant, sauf pour ceux qui n’avaient ni passeport solide, ni parents présents, ni avocat, ni voix.
L’enquête du magazine Beobachter, reprise par Le Temps et la RTS, raconte une scène fort éloignée de la philanthropie : des enfants placés illégalement en quarantaine dans des hôpitaux suisses, notamment à Saint-Loup, à La Sarraz, puis utilisés dans le cadre d’essais cliniques et d’interventions cardiaques expérimentales. Le tout sous l’étiquette impeccable du secours à l’enfance. Comme souvent, le mot « humanitaire » faisait merveille : il permettait d’ouvrir les portes, de fermer les yeux et de signer les chèques.
Le pipeline du bien
Le programme lancé par Edmond Kaiser, fondateur charismatique de Terre des Hommes, aurait ainsi servi de couloir d’approvisionnement idéal. Des enfants malades, parfois très jeunes, débarquaient en Suisse, étaient isolés sans autorisation cantonale, puis orientés vers des laboratoires ou des chirurgiens. Antibiotiques, prélèvements, protocoles médicaux, opérations à cœur ouvert : l’enfance vulnérable entrait dans la mécanique du progrès.
Parmi les bénéficiaires de ce système figure le Pr Charles Hahn, alors grand nom de la chirurgie cardiaque genevoise. Ces petits patients venus de loin lui auraient permis de perfectionner des techniques d’opération à cœur ouvert. Le prix de cette science en blouse blanche ? Au moins six décès recensés lors d’interventions, rien que durant l’été 1979, selon les révélations rapportées. On appelait cela soigner. Il fallait simplement ne pas trop regarder les cercueils.
🚨ALERTE❗️L’HORREUR D’UN TOUT NOUVEAU SCANDALE❗️
≈2000 bébés + jeunes enfants ont été transformés en COBAYES en🇨🇭entre…1964 et 1979. Pas si nouveau…et pourtant ça ne sort que maintenant⁉️Venus de Corée, d’Inde et d’autres pays en Suisse pour y être adoptés pars… pic.twitter.com/MUx15Opqzg
— Alexandra Henrion-Caude (@CaudeHenrion) June 25, 2026
La charité, cette logistique commode
Terre des Hommes n’a peut-être pas inventé le trafic d’enfants ; elle aurait en revanche contribué à lui donner les habits propres de la philanthropie. Des bambins arrachés à leur pays d’origine, placés en quarantaine illégale, puis utilisés comme matière première pour la réputation médicale suisse : voilà qui donne au mot « solidarité » une saveur très helvétique.
Le décor était parfait. Une ONG respectée, des hôpitaux réputés, des médecins ambitieux, des donateurs attendris. Dans son bureau lausannois, on imagine Edmond Kaiser contemplant cette équation miraculeuse : sauver des vies, faire avancer la science, nourrir la légende. Deux bonnes actions pour le prix d’une, avec des enfants qui n’avaient pas vraiment leur mot à dire.
Sélectionnés, isolés, testés, opérés
L’enquête décrit un système organisé avec une froide efficacité : les enfants étaient repérés, transportés, isolés, examinés, traités, opérés — et parfois enterrés. Le consentement parental, lorsqu’il existait, semblait bien loin des standards que l’on invoque aujourd’hui. Les autorisations légales ? Une formalité visiblement trop encombrante quand l’urgence humanitaire permettait de tout justifier.
Terre des Hommes jouait ainsi les intermédiaires entre la misère du monde et l’excellence hospitalière suisse. L’ONG apportait les enfants, les établissements apportaient les protocoles, et chacun se félicitait d’œuvrer au bien commun. Une chaîne de valeur exemplaire, pour peu que l’on considère l’enfant pauvre comme une ressource disponible.
L’indignation tardive, spécialité nationale
Aujourd’hui, face au scandale, Terre des Hommes assure prendre ces révélations « très au sérieux » et annonce vouloir fouiller ses archives. Après plus de soixante ans, la gravité arrive enfin, essoufflée mais digne. On applaudirait presque cette ardeur mémorielle, si elle ne ressemblait pas autant à une opération de déminage.
Le plus saisissant reste peut-être que Terre des Hommes continue de se présenter comme une référence en matière de protection de l’enfance.
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