Jules, patron d’une société d’impression : « On est seuls, on nous laisse mourir à petit feu pour une grippe 2.0 »

Économie, Politique, Santé

mise à jour le 28/08/21

Nous allons très vraisemblablement vivre d’ici peu une crise économique sans précédent suite aux différentes mesures prises par le gouvernement dans le cadre de cette « crise sanitaire ». Klaus Schwab, patron du Forum économique de Davos, nous a d’ailleurs prédit une hécatombe dans les petites entreprises (les trois quarts des restaurants sont amenés à mettre la clé sous la porte selon lui). Nous avons échangé avec un patron d’une petite société d’impression pour savoir comment il vit cette crise et comment il voit son avenir.

Le Média en 4-4-2 : Bonjour Jules, et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Ni nos lecteurs ni nous mêmes ne vous connaissons. Pouvez-vous nous dire qui était Jules Robin il y a un peu plus d’un an, avant l’arrivée du Covid en France ?

Jules : Merci à vous de me donner la parole. Il y a un an, moi et mon associée étions en pleine expansion avec une bonne dynamique. Nous avions une employée qui fêtait ses deux ans chez nous et une clientèle riche et variée.

« Le prêt garanti par l’État nous aurait plongé dans la faillite si l’activité ne repartait pas normalement »

Le Média en 4-4-2 : Quel est votre secteur d’activité ? Quelle est l’ancienneté de votre entreprise ?

Jules : Notre société a été créée en 2014. Nous sommes une agence de fabrication dans le domaine des industries graphiques. Mon associée gère la partie création graphique, quant à moi je suis responsable de la production impression.

Le Média en 4-4-2 : Avez-vous des salariés ? Et comment allait votre entreprise financièrement ?

Jules : Dès l’annonce du confinement, l’activité a été stoppée dans le domaine de l’impression. Nos principaux clients sont des sociétés dans le secteur de la cosmétique et de la restauration. Avec la fermeture de leurs points de vente et de leurs boutiques, ils n’avaient plus besoin de support physique, mais ils ont continué à communiquer de manière digitale, ce qui nous a permis de ne pas être totalement à l’arrêt. Nous avons eu un mois de mars difficile avec une perte de CA de 70 %. Les mois qui ont suivi ont été identiques et l’activité du domaine impression n’a jamais repris puisqu’ils n’ont jamais vraiment ouvert de nouveau. En parallèle de cette baisse d’activité, nous n’avons pas souhaité souscrire au prêt garanti par l’État. Les conditions de remboursement ne me convenaient pas et elles nous auraient plongé dans la faillite si l’activité ne repartait pas normalement. Je savais qu’une crise économique se profilait avant l’arrivée du Covid et je sentais que la situation « sanitaire » allait durer longtemps (ce pari a été malheureusement gagné). Le marketing étant un budget « bonus » pour les différentes sociétés. Il était prévisible qu’en temps de crise celles-ci ne soient pas autant demandeuses en projet d’impression. Nous avons de la chance dans ce malheur car nous n’avons aucun crédit, aucun loyer à payer et surtout une trésorerie saine, ce qui fait que nous sommes encore là aujourd’hui, mais pour combien de temps encore ?

Le Média en 4-4-2 : Quelles conditions du prêt garanti par l’État ne vous convenaient pas ?

Jules : N’ayant aucune visibilité de reprise de l’activité et une méfiance envers ce système économique qui s’effondrait devant nos yeux, je préférais tenter ma chance sans ajouter un poids supplémentaire dans la gestion de ma société. Même si le taux était faible, il s’aggissait d’une illusion du cash. Dans l’éventualité d’une reprise morose post confinement, le remboursement de 3 mois de CA de l’année 2019 était une somme conséquente à rembourser. Nous avons fait notre première année déficitaire depuis 7 ans et à ce jour, je n’ai toujours pas espoir de pouvoir inverser la tendance car il est impossible de développer son activité dans le contexte atuel. Avec le recul, je pense avoir fait le bon choix puisque, au bout d’un an rien n’a changé dans leur gestion catastrophique.

Le Média en 4-4-2 : Qu’en est-il de votre situation personnelle ? Vous touchez une allocation ? Celle-ci est-elle suffisante ?

Jules : Ma situation personnelle n’est pas des plus sereines, car étant dirigeant salarié, je n’aurais le droit à aucune allocation chômage si je décidais de fermer ma société ou si je faisais faillite. Je devrais trouver un emploi rapidement pour m’en sortir, ce qui n’est pas rassurant dans le contexte économique actuel. Ma femme, quant à elle, est au chomage partiel depuis mars dernier sans perspective de reprise du fait qu’elle travaille dans le domaine de l’hôtellerie-restauration. Finalement la seule chose que j’attends est la réouverture complète de l’activité pour travailler dignement et sauver ma société.

« Je trouve scandaleux que nous payions encore l’URSSAF, nous les TPE »

Le Média en 4-4-2 : Actuellement, vous ne touchez aucune aide de l’État, quelles qu’elles soient ? Arrivez-vous encore à vous verser un salaire ?

Jules : Oui, nous avons encore une belle trésorerie qui nous permet de tenir encore six mois environ. Je trouve scandaleux que nous payions encore l’URSSAF, nous les TPE. Avant d’arriver à la fin de notre trésorerie, je dois honorer les dernières mensualités de notre voiture de société en loa [NDLR : location avec option d’achat]. A savoir que la situation actuelle aurait pu être pire et que nous aurions dû avoir un déficit de plusieurs dizaines de milliers d’euros cette année. J’ai eu un grave accident de voiture sur l’autoroute en fin d’année 2019, le remboursement de l’assurance nous a permis de sauver les meubles et d’avoir un déficit qui ne nous a pas mis en péril. Sans cet accident je crois que c’était fini pour ma société ! L’imprimerie se meurt en France, il y a énormément d’imprimeries qui ferment, car les crédits sont importants et les machines ne tournent plus.

« S’il n’y avait pas eu de gouvernement, cela aurait été pareil pour nous »

Le Média en 4-4-2 : Quel est votre sentiment sur le soutien qu’apporte le gouvernement aux petites entreprises ?

Jules : Depuis le début de cette crise, s’il n’y avait pas eu de gouvernement cela aurait été pareil pour nous. La seule aide qui s’offrait à nous était la possibilité de mettre un employé au chomage partiel, nous nous en sommes servis un mois avant le départ de notre employé. Avec mon associée, nous avons le statut de salarié dirigeant, de ce fait nous ne pouvons pas prétendre au chômage partiel. Il y simplement le fonds de solidarité de 1500 € auquel nous pourrions prétendre, alors que nous sommes tous deux impactés. C’est un pansement sur une jambe de bois. Sans notre trésorie, nous serions déjà en faillite. Vous comprenez bien qu’il n’est pas possible pour nous de ne pas se verser de salaire quand on a une famille à nourir ainsi qu’un crédit immobilier. Sans cette trésorie, nous aurions dû cesser notre activité et si tel était le cas, je ne pourrais pas prétendre aux allocations chômage du fait que je suis dirigeant. On est seuls, on nous laisse mourir à petit feu pour une grippe 2.0.

« Tout le système va s’effondrer et selon moi, les dirigeants le savent »

Le Média en 4-4-2 : Si on vous écoute, votre société tient uniquement parce qu’elle était en bonne santé. C’est très loin d’être le cas pour toutes les entreprises en France… Peut-on craindre une hécatombe selon vous ?

Jules : L’effondrement économique sera pire qu’en 2009 c’est certain. Je suis convaincu qu’il y aura énormément de faillites, cela a déjà commencé d’ailleurs. La France va connaître une forte récession économique et le taux de chômage va monter en flèche. Je me demande dans ces conditions, comment les quelques actifs pourront supporter les cotisations chômage et le financement des retraites. Tout le système va s’effondrer et selon moi, les dirigeants le savent. Je ne peux pas imaginer l’inverse. Leur politique actuelle est un aveu, car au bout d’un an, elle ne donne aucun espoir de reprise.

Le Média en 4-4-2 : Et dans le cas de votre société, combien de temps peut-elle encore tenir dans de telles conditions ? En attendant un hypothétique retour « à la normale », quelles aides concrètes attendez-vous de l’Etat pour vous sortir de cette situation ?

Jules : Nous avons la possibilité de tenir six mois avec la trésorie actuelle. Nous avons une baisse du chiffre d’affaires de l’ordre de 70 %, de ce fait avec ce que l’on arrive encore à facturer, il se peut que l’on tienne un an, mais nous arriverions au bout de notre trésorie et nous aurions un sentiment d’échec. En attendant une éventuelle reprise de l’activité et un retour à la normale, nous souhaiterions bénéficier d’un abaissement des cotisations d’URSSAF ou que le chômage partiel soit accordé aux dirigeants salariés et aux travailleurs indépendants qui dépendent du RSI. Cependant, ceci ne serait pas une solution, car le but recherché n’est pas l’assistanat mais de pouvoir travailler normalement.

« Les incohérences des mesures gouvernementales laissent à penser qu’il y a une volonté de casser l’économie plus que de protéger la population d’un quelconque virus »

Le Média en 4-4-2 : Avez-vous l’impression que la quasi non-assistance de l’Etat envers les petites entreprises est volontaire ?

Jules : J’ai du mal à penser que le gouvernement n’ait pas pensé aux travailleurs indépendants. Les incohérences de leurs mesures (économiques et sanitaires) laissent à penser qu’il y a une volonté de casser l’économie plus que de protéger la population d’un quelconque virus. Ayant perdu confiance en l’Etat, il est facile de croire qu’il y a un calcul derrière leurs agissements.

Le Média en 4-4-2 : On imagine que vous essayez de vous en sortir en relançant votre activité économique. Parvenez-vous à trouver des solutions de développement commercial dans cette situation sanitaire toujours très délicate ?

Jules : Il est difficile en ce moment de développer et il y a plusieurs facteurs en cause. Mes clients suppriment des postes, des boutiques ferment. Pour ce qui est de la prospection, c’est presque une mission impossible pour obtenir un rendez-vous avec les conditions de télé-travail et de surcroît, les budgets marketing sont gelés pour la plupart. La morosité a gagné les industries. Nous sentons que la plupart des projets ont basculé vers la publication numérique, le support papier quant à lui est complètement à l’arrêt.

Le Média en 4-4-2 : Votre situation, comme celle d’une grande partie des PME françaises, semble très critique… Si cela ne change pas prochainement, comptez-vous continuer à puiser dans votre trésorerie ou cesser votre activité avant la faillite ?

Jules : Compte tenu que nous n’aurons pas le droit au chômage en cas de faillite, nous avons convenu avec mon associée de continuer l’aventure ensemble jusqu’à un certain seuil au niveau de notre trésorie. Ainsi en cas de fermeture nous aurions un petit pécule nous garantissant une « indemnité » de départ. Le stress est omniprésent car le marché de l’emploi sera sûrement catastrophique, surtout dans notre corps de métier. Personnellement, je compte faire une formation et changer de voie professionnelle si j’étais obligé d’en arriver là, avec trois enfants, je n’ai pas le droit à l’erreur, surtout que ma femme est en chômage partiel depuis le premier confinement sans perspective de reprise à ce jour.

Le Média en 4-4-2 : Merci beaucoup Jules pour nous avoir donné un exemple très précis de la réalité économique d’une petite entreprise dans cette période si particulière. Nous vous souhaitons bien entendu le meilleur pour vous et votre société et nous ne manquerons pas de venir prendre de vos nouvelles.

Propos recueillis par Yoann pour Le Média en 4-4-2

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