Interview de Gaël Duval sur le système d’exploitation « /e/ » pour un smartphone sans Google

Armurerie numérique, Science et technologie

mise à jour le 09/07/21

Après vous avoir présenté les applications de messagerie Briar et Session, ainsi que l’Electronic Frontier Foundation, nous souhaitons aujourd’hui vous présenter /e/, une initiative qui repose sur un projet d’intérêt public à but non lucratif : reprendre le contrôle de nos données personnelles sur notre téléphone avec un système d’exploitation sans Google. Tout un programme ! Entretien avec Gaël Duval chef de projet et président de la e Foundation

La rédaction : Gaël bonjour et merci de nous consacrer de votre temps pour évoquer /e/. Pourriez-vous dans un premier temps vous présenter et nous expliquer ce qui vous a mené à lancer ce projet ?

Gaël Duval : Je suis informaticien « by design » et dans le passé, j’ai créé une distribution Linux, Mandrake Linux, qui a eu beaucoup de succès. C’était un système d’exploitation pour PCs qui mettait l’accent sur l’interface graphique et la facilité d’utilisation.

Concernant /e/, il y a une réflexion personnelle au départ : en 2017 j’ai pris conscience que j’utilisais de plus en plus mon smartphone, un iPhone et les services Google. Et que le trafic industriel des données personnelles lié à ces usages (12Mo de données personnelles envoyées par jour chez Google sur un smartphone Android) était à bien des égards inacceptable d’un point de vue moral et éthique, et comportait des risques significatifs en terme de souveraineté numérique, liberté individuelle, démocratie. Quand j’ai cherché d’autres solutions plus vertueuses, je n’en ai pas trouvé. Donc j’ai eu l’idée de combler ce vide en créant quelque chose de nouveau.

La rédaction : /e/ est un système Android « déGooglisé ». Il dispose du noyau open-source d’Android, sans aucune application Google ni service Google qui accède à vos données personnelles. Il est compatible avec toutes les applications Android. Question : quelles données l’Android de Google collecte-t-il sur les utilisateurs et par quels moyens ?

Gaël Duval : C’est 12Mo de données personnelles par jour dans un téléphone Android Google, c’est énorme. Ça va de la position géographique de l’utilisateur en temps réel, à ses habitudes, ses email, ses recherches sur Internet. Google connaît finement la vie de ses utilisateurs, à l’échelle de la planète, ce qui lui permet de vendre de la publicité ciblée et donc plus chère.

J’ai fait un article récemment (en anglais) sur tout ce que récolte Google dans un smartphone Android. Vous voyez qu’il y en a « à tous les étages » du système, et on a découvert un nouveau point lié au GPS récemment.

La rédaction : En quoi /e/ est-il différent du célèbre Android de Google ? Des personnes à qui j’ai proposé de remplacer l’Android de Google par /e/ m’ont répondu : « Est-ce que cela va changer mon téléphone ? Vais-je m’y retrouver ? » Que répondez-vous ?

Gaël Duval : /e/ fait le grand nettoyage en remplaçant par des services équivalents triés sur le volet, beaucoup plus respectueux des données personnelles, et le plus souvent open source, car nous proposons des faits observables à nos utilisateurs, pas une religion.

Nous informons également les utilisateurs sur le contenu des applications, en leur dévoilant par exemple le nombre de pisteurs présents dans les applications qu’on peut installer.

Nous avons une approche très centrée sur l’utilisateur, donc nous prenons soin de l’expérience utilisateurs. La plupart de ceux qui essayent /e/ l’adoptent définitivement, même si tout n’est pas encore parfait dans le sytème.

La rédaction : Deux possibilités sont offertes pour le moment pour les personnes souhaitant remplacer le système d’exploitation de leur téléphone par /e/ :
– pour les « bidouilleurs », l’installer soi-même, sachant que /e/ est disponible pour plus de 150 modèles différents,
– acheter un téléphone avec /e/ dejà installé. C’est le cas pour le Fairphone et certains Samsung.
Il me semble que vous envisagiez fut un temps que les utilisateurs puissent vous envoyer leur appareil pour une installation de /e/ par vos soins. Est-ce toujours dans vos projets ?

Gaël Duval : Nous avons effectivement abandonné l’idée de ce service après une période de test, car les smartphones arrivaient dans des états très variables, ce qui nécessitait beaucoup de temps d’opération. Ce service d’installation n’était pas viable économiquement. Nous préférons désormais encourager les « install parties » pour ceux qui souhaitent installer eux-mêmes et nous avons développé un outil « Easy Installer » qui simplifie fortement l’installation.

La rédaction : Quels sont vos projets pour /e/ et la e Foundation (développement, partenariat…) ?

Gaël Duval : Nous venons d’annoncer la création d’un collectif « FairTec » avec Fairphone, et des partenaires liés au monde de la téléphonie, afin de montrer qu’on pouvait être beaucoup plus vertueux dans ses usages numériques, avec un smartphone comportant des matérieux sourcés avec soin, un OS qui respecte la vie privée, une SIM avec une approche des datas plus économe…

Nous allons annoncer d’autres partenariats cette année, mais notre priorité reste le développement du produit et des services en ligne qui sont très appréciés, car ils complètent de manière idéale le système d’exploitation, dans la même logique de protection des données personnelles.

La rédaction : Bon nombre de personnes ne semblent pas prêter attention à la collecte de nos données personnelles, ou disent « c’est comme ça, je n’y peux rien ». Que répondez-vous ?

Gaël Duval : Qu’ils suivront le mouvement probablement. Il y a vingt ans, je connaissais beaucoup de personnes qui affirmaient acheter la nourriture la moins chère car il n’y avait pas de raison qu’elle soit moins bonne. Maintenant on trouve des Carrefour bio au coin de la rue.

La rédaction : Si vous deviez partager trois sites internet d’informations sur les données personnelles (en plus de celui de /e/), quels seraient-ils ? Même question pour un documentaire/reportage.

Gaël Duval : Malheureusement il n’existe pas vraiment à ma connaissance de site compilant toutes les infos utiles sur les données personnelles. Mais j’ai quand même en tête les outils de Framasoft, qui a été précurseur dans la « déGooglisation » sur le web, et le forum /r/privacy/ sur Reddit, mais c’est en anglais.

La rédaction : Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Gaël Duval : Merci pour l’interview 🙂 Cordialement, Gaël

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