Science et technologie

Alerte Palantir : la DGSI française tourne le dos au géant américain de la surveillance

La DGSI abandonne Palantir au profit de ChapsVision. Un signal fort contre la dépendance française aux technologies américaines de renseignement, alors que Palantir s’impose comme un acteur central de l’IA sécuritaire mondiale.

mise à jour le 16/06/26

La souveraineté numérique commence quand : avant ou après dix ans de contrat avec Palantir ?

La France vient d’envoyer un message clair au géant américain Palantir. La Direction générale de la sécurité intérieure, qui travaillait avec l’entreprise depuis 2016, va basculer vers une solution française portée par ChapsVision. L’annonce a été faite par le Premier ministre Sébastien Lecornu, mardi 16 juin 2026, à la veille de VivaTech.

Ce n’est pas un simple changement de prestataire informatique. Palantir n’est pas une société comme les autres. L’entreprise cofondée par Peter Thiel s’est construite dans le voisinage direct du renseignement américain, avec l’appui d’In-Q-Tel, structure d’investissement liée aux besoins technologiques de la CIA et d’autres agences de sécurité américaines. Depuis, Palantir a vendu ses outils aux armées, aux polices, aux services de renseignement et aux administrations.



La décision française arrive six mois après un choix inverse : en décembre 2025, la DGSI avait renouvelé son contrat avec Palantir pour trois ans, jusqu’en 2028. À l’époque, le gouvernement expliquait qu’il fallait assurer la continuité opérationnelle des services, le temps de finaliser une alternative nationale. Le Sénat rappelait alors que la DGSI avait lancé dès 2021 un projet souverain destiné à remplacer Palantir, avec un premier lot acquis en décembre 2024 et un second encore en cours de finalisation.

Cette fois, le ton a changé. Sébastien Lecornu a justifié ce virage par une phrase simple :

« Nous ne pouvons pas accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique ». Il a aussi parlé de la nécessité de « construire une véritable autonomie » afin de ne pas dépendre du « bon vouloir » de partenaires capables de couper l’accès à des outils critiques.

Palantir, de son côté, ne reconnaît pas une rupture nette. Dans un communiqué transmis aux médias, l’entreprise affirme que le contrat avec la DGSI « reste pleinement en vigueur » et que la coopération avec les autorités françaises « se poursuit dans le cadre des engagements contractuels existants et dans le respect total des normes les plus élevées en matière de sécurité, de protection des données, de conformité réglementaire et de transparence ».

Autrement dit : Paris annonce une sortie, Palantir répond que l’accord continue. Entre les deux, il y a probablement une période de transition, avec des données à migrer, des agents à former et des outils à stabiliser. Mais le signal politique, lui, est net.

L’empire Palantir avance vite

Palantir pèse aujourd’hui plus de 300 milliards de dollars en Bourse selon les données de StockAnalysis. L’entreprise affiche une croissance très forte, portée par ses logiciels d’intelligence artificielle et ses contrats publics. Dans ses résultats publiés début 2026, Palantir revendiquait notamment une hausse annuelle de 137 % de ses revenus commerciaux aux États-Unis et une croissance totale de 70 % sur le quatrième trimestre 2025.

C’est pour cela que l’affaire française compte. Palantir n’est plus seulement un fournisseur de logiciels pour services secrets. C’est en train de devenir une colonne vertébrale numérique pour des États, des armées, des administrations et de grandes entreprises. Un outil capable de trier, croiser et interpréter des masses de données que personne ne peut traiter à la main.

C’est précisément là que le risque commence : quand une entreprise privée devient indispensable à des missions de souveraineté, la question n’est plus seulement technique. Elle devient politique.

Un bloc techno-sécuritaire américain, avec un prolongement israélien

Parler d’« empire Palantir » n’est pas excessif si l’on parle d’un empire logiciel, financier et sécuritaire. L’entreprise est américaine, profondément liée à l’univers de la défense et du renseignement des États-Unis. Elle assume aussi des partenariats avec Israël.

En janvier 2024, Palantir a conclu un partenariat stratégique avec le ministère israélien de la Défense pour fournir des technologies destinées à l’effort de guerre. Le média israélien Calcalist rapportait alors que l’accord avait été annoncé après une rencontre entre des responsables israéliens et les cofondateurs de Palantir, Peter Thiel et Alex Karp. Ce dernier déclarait : « There are only three companies that have been publicly pro-Israel on Oct. 7 », en citant Palantir parmi elles.

C’est dans ce contexte que certains parlent d’un axe techno-sécuritaire américano-israélien. La formule est politique, mais elle s’appuie sur des faits publics : l’ancrage américain de Palantir, ses liens historiques avec les milieux du renseignement, ses contrats militaires, et son partenariat assumé avec la défense israélienne.

La piste Peter Thiel, Carbyne et Epstein

Le dossier Palantir ne s’arrête pas à la DGSI. Dans le numéro 553 de Faits & Documents, Pierre de Brague consacre le troisième volet de son travail sur Jeffrey Epstein aux ramifications dans la Silicon Valley : Bill Gates, Microsoft, les Clinton, Peter Thiel, Elon Musk, Carbyne et Palantir. Le Média en 4-4-2 en a fait une synthèse dans l’article Epstein, Gates, Palantir : l’affaire qui mène aux maîtres de la tech.

L’Allemagne a déjà choisi ChapsVision

La France n’est pas seule à vouloir sortir de la dépendance Palantir. En mai 2026, le renseignement intérieur allemand, le BfV, a lui aussi choisi ChapsVision plutôt que Palantir pour ses outils d’analyse de données. Ce choix allemand a été présenté comme un pas vers une autonomie technologique européenne.

La DGSI suit maintenant cette voie. C’est une bonne nouvelle pour la souveraineté numérique française, mais ce n’est pas une victoire définitive. Remplacer Palantir ne veut pas seulement dire installer un logiciel concurrent. Cela suppose de reprendre la main sur toute la chaîne : stockage, calcul, analyse, sécurité, maintenance, formation, contrôle politique et audit indépendant.

Une alerte pour l’Europe

Ce dossier doit être lu comme une alerte. Palantir avance vite, avec l’argent, les contrats publics, l’IA et la confiance des États occidentaux. La société se présente comme un outil de sécurité. Mais un outil de sécurité devient vite un outil de pouvoir quand il organise l’accès aux données sensibles.

La France dit vouloir sortir de Palantir. Très bien. Mais il faudra vérifier les actes : calendrier réel de sortie, périmètre exact du contrat encore en vigueur, rôle de ChapsVision, localisation des données, accès aux codes, dépendances techniques restantes, contrôle parlementaire.

Dans le monde qui vient, la souveraineté ne se jouera pas seulement avec des frontières, des armées ou des lois. Elle se jouera aussi dans les logiciels qui lisent les données des États.

Et sur ce terrain-là, Palantir veut être partout.

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