L’histoire débute avec sa naissance dans une famille aisée, marquée par un cadre luxueux et des liens familiaux complexes, notamment avec son frère Raimondo, fragile et obsédé par elle. Dans les années 1970, devenue une jeune femme brillante, elle étudie l’anthropologie sous la tutelle d’un professeur exigeant, tout en naviguant entre les passions amoureuses et les drames personnels, comme le suicide de son frère lors d’un été à Capri. Ce tournant tragique fracture sa relation avec ses parents et la plonge dans une quête intérieure. Parthenope rejette les promesses de gloire ou de richesse pour tracer sa propre voie, entre études, rencontres marquantes et une carrière de chercheuse. Le film est sorti le 12 mars 2025 sur grand écran.
Parthénope comme allégorie de Naples et portrait mirifique de la société italienne
Le personnage de Parthénope incarne la ville de Naples dans une enveloppe physique. Naples ou Napoli en italien est une ville à la fois envoûtante et insaisissable, mêlant beauté éclatante et profondeur tourmentée. Son prénom renvoie au mythe de la sirène Parthenope, qui, selon la légende, se serait échouée sur ces rivages après n’être pas parvenue à séduire Ulysse, donnant ainsi son nom antique à la ville de Naples. Sorrentino exploite cette figure mythologique afin de déifier son personnage, d’en faire une figure mythique et mythologique. Parthénope est d’une splendeur magnétique qui attire à la fois les adolescents désœuvrés, les bourgeois et les intellectuels mais elle refuse de se laisser enfermer dans un rôle unique ou posséder par un homme unique.
Sa trajectoire personnelle reflète les dualités de Naples : une jeunesse lumineuse et insouciante, marquée par les paysages estivaux de Capri et les ruelles vibrantes de la ville, contraste avec une maturité plus sombre, teintée de tragédies intimes comme le suicide du frère et un sentiment de désenchantement. Cette évolution rappelle la Naples contemporaine, tiraillée entre son héritage fastueux – ses palais, son golfe scintillant – et ses blessures sociales, comme la pauvreté ou la criminalité. La sensualité naturelle et l’indépendance de Parthenope évoquent aussi le caractère charnel et anarchique de Naples, une cité pleine de vie.
Sorrentino utilise Parthenope et son entourage pour tisser une fresque qui éclaire des aspects fondamentaux de la société italienne, souvent entrelacés dans un mélange de fascination et de contradiction.
La sexualité est omniprésente dans le film, incarnée par la beauté troublante de Parthenope, qui suscite désir et idolâtrie chez les hommes qu’elle croise. Au début du film, on remarque que son frère, jeune homme fragile psychologiquement, est obsédé par elle au point de tourner autour du carrosse qui sert de lit à sa sœur alors qu’elle se trouve quasiment nue dessus. Il la désire à tel point que le réalisateur laisse suggérer la possibilité d’une relation incestueuse entre les deux sans toutefois la montrer directement. Cette obsession malsaine pour sa sœur se révèlera destructrice puisque Raimondo, après avoir aperçu Parthénope faisant l’amour avec son meilleur ami Dario, mettra fin à ses jours. La beauté et le charisme de Parthénope exercent une emprise involontaire sur Raimondo, amplifiant ses tourments intérieurs. Cette sensualité n’est pas gratuite : elle reflète une Italie où le corps, la séduction et l’érotisme occupent une place centrale dans la culture populaire, souvent magnifiée au cinéma notamment quand une personne compare Parthénope à la mythique Sofia Loren. Pourtant, Parthenope ne se réduit pas à être au monde un objet de désir ; elle revendique son autonomie et son goût pour l’anthropologie, défiant les attentes patriarcales.
L’influence du catholicisme, pilier historique de l’Italie, transparaît dans des figures comme celle du cardinal Tesorone qui apparaît assez tard dans le film. Ce personnage, à la fois spirituel et énigmatique, symbolise une Église omniprésente mais parfois compromise par ses propres failles. La religiosité napolitaine, avec ses superstitions et son mysticisme – comme les cultes populaires ou les processions – se retrouve dans l’atmosphère du film, où le sacré et le profane se mêlent. Une femme vraisemblablement ménopausée semble soudain avoir des fuites sanguines et crie immédiatement au miracle. Pourtant le cardinal sceptique dit qu’elle est folle et qu’elle affabule. Parthenope elle-même, née d’une eau presque baptismale, porte une aura mythique, mais elle s’éloigne des dogmes pour tracer son chemin, reflétant une Italie où la foi reste ancrée mais souvent réinterprétée ou sécularisée par la modernité.
Enfin l’autre dimension plus cachée de Naples mais dévoilée dans ce film est la mafia. Naples est en effet connue pour ses liens troubles avec la « Camorra ». La présence, parmi les personnages secondaires, d’un mafieux qui séduit Parthenope n’est pas anodine. Elle renvoie à l’ombre persistante de la Camorra sur Naples, une réalité sociale qui imprègne la ville autant qu’elle la définit. Ce n’est pas une glorification, mais une observation : comme dans la société italienne, la mafia dans le film est une force à la fois répulsive et intégrée, croisant les chemins de Parthenope sans la corrompre. Sorrentino montre ainsi une Naples où le crime organisé coexiste avec la beauté et l’intellect, un miroir d’une Italie confrontée à ses paradoxes entre progrès et héritages troubles.
Parthenope : une ode aux multiples désirs
L’amour et en particulier le désir sont présents tout le long du film, excepté à la fin. Au début du film, lorsque Parthenope sort de l’eau en bikini telle une sirène, tous les personnages mais aussi les spectateurs sont subjugués par sa beauté divine. Son frère ressent un désir profond pour elle qui dépasse le simple cadre fraternel. Il la désire fortement mais son sentiment de culpabilité du fait de son attrait incestueux le tourmente énormément. Dans la scène qui se déroule à Capri, on voit Parthenope danser avec son frère et leur meilleur ami dans ce qui ressemble presque à un ménage à trois. Cependant, Parthe choisit finalement d’offrir sa virginité à son meilleur ami.
En outre, on voit une scène où son grand père, un riche armateur surnommé Comandante lui demande si elle l’aurait épousé s’il avait 40 ans de moins ce à quoi Parthénope répond finement : la bonne question est : « si j’avais 40 de plus, est-ce que vous m’épouseriez Comandante ? ». Cette tension entre le désir amoureux et le temps qui passe ressort particulièrement dans cet échange. Cette demande du commandant peut s’interpréter à un autre niveau : c’est aussi la fusion entre un homme et sa ville puisque le Commandant représente en réalité Achille Lauro, ancien maire de Naples qui a eu une grande influence sur cette dernière. Il arrive aussi que Parthenope éconduise un homme, comme lorsqu’elle refuse les avances d’un bourgeois trop insistant. A Capri, elle rencontre un vieil anglais qui lui demande si elle a conscience du pouvoir que lui offre sa beauté : elle lui répond qu’elle commence à le réaliser. Un an après, désirant devenir actrice, Parthe rencontre Flora Malva, un agent de stars qui porte un masque pour cacher son visage défiguré. Elle cherche à embrasser Parthenope qui finit par céder à ses avances. Plusieurs années après, Parthénope séduit un cardinal et finit par coucher avec lui à l’intérieur de l’église, une scène susceptible de choquer certains spectateurs. Toutefois, je considère que le sujet n’est pas la relation sexuelle entre une jeune femme et un ecclésiastique mais plutôt ce que cet acte symbolise : la relation charnelle et tourmentée entre Naples et la religion catholique ; et comment se conjugue à la fois une piété dévorante chez certaines femmes âgées italiennes et un rapport distancié et complexe entre une religion aux principes parfois rigides et une jeunesse italienne qui souhaite s’affranchir de toutes les normes et de tous les tabous qu’on veut lui imposer. Finalement, ce désir à la fois charnel mais aussi intellectuel laisse Parthenope seule et sans enfant, faisant d’elle un symbole qui ne se laisse pas absorber par la société.
L’Anthropologie comme fil directeur du film
L’autre thème prépondérant dans ce film est la relation qu’entretient le personnage principal avec l’anthropologie. C’est la question centrale qui est posée par Parthenope à son professeur de Philosphie : « qu’est-ce que l’anthropologie ? »
Dans Parthenope, l’anthropologie n’est pas seulement une discipline académique que la protagoniste choisit d’étudier ; elle devient une clé pour comprendre son parcours personnel et son rapport au monde, tout en servant de miroir à la vision de Sorrentino sur Naples et l’humanité. Parthenope évolue d’une jeune femme à la beauté envoûtante vers une figure plus introspective, et son engagement dans l’anthropologie marque cette transition. Étudiante dans les années 1970, elle se plonge dans cette science sous la direction d’un professeur strict, un choix qui reflète à la fois sa curiosité intellectuelle et son désir de décrypter les complexités de la vie qui l’entoure.
L’anthropologie, en tant qu’étude des cultures, des comportements et des sociétés humaines, résonne profondément avec le personnage de Parthenope. Elle est décrite comme une observatrice attentive, fascinée par les gens – leurs désirs, leurs contradictions, leurs rituels –. Cette inclination fait écho à sa propre existence : elle attire les regards et les passions, mais elle ne se contente pas d’être un objet de fascination. En étudiant l’anthropologie, elle inverse le regard : elle devient celle qui analyse, qui cherche à comprendre les autres autant qu’elle-même. Ce choix d’études peut être vu comme une quête d’identité, une tentative de donner un sens aux drames et aux dynamiques sociales qu’elle traverse, dans une Naples foisonnante et chaotique.
Le lien avec l’anthropologie s’approfondit dans la manière dont Parthenope incarne une sorte d’ethnographe de sa propre vie et de sa ville. Naples, avec ses strates historiques, ses superstitions, sa vitalité désordonnée et ses figures pittoresques (mafieux, actrices déchues, cardinaux), offre un terrain d’observation idéal. Le film dépeint une galerie de personnages secondaires qui peuplent son univers, et Parthenope, en les côtoyant, semble collecter leurs histoires comme un anthropologue recueille des récits de terrain.
Sorrentino tisse également un parallèle entre l’anthropologie et le style du film. La narration, souvent décrite comme fragmentée et contemplative, adopte une approche presque ethnographique : elle observe les détails, les gestes, les lieux, sans toujours chercher une cohérence linéaire. Parthenope, en étudiant cette discipline, devient une métaphore du regard du cinéaste lui-même, qui scrute Naples avec une tendresse mêlée de distance critique. Son intérêt pour l’anthropologie reflète aussi une Italie des années 1970 en pleine mutation, où les traditions (religieuses, familiales) se heurtent à des aspirations modernes, un thème que la protagoniste explore à travers ses recherches et ses choix de vie.
Enfin, l’anthropologie dans le film peut être lue comme une réponse à la question de la liberté. Parthenope rejette les rôles qu’on veut lui imposer – muse, amante, icône – pour se définir par son intellect et sa capacité à observer ses contemporains. Cette quête de sens, ancrée dans l’étude des sociétés humaines, contraste avec la superficialité ou la frivolité de son entourage. Elle trouve dans l’anthropologie une forme d’émancipation, un moyen de transcender ses tragédies personnelles et les attentes des autres pour s’inventer une place unique.
En somme, le lien entre Parthenope et l’anthropologie est à la fois narratif et symbolique : c’est une discipline qui éclaire son évolution, reflète son rapport à Naples comme microcosme humain, et incarne une recherche de liberté dans un monde saturé de beauté et de chaos.
Pour conclure, « Parthenope » est aussi une véritable carte postale de Naples, du bord de plage, de la via Caracciolo au Palazzo Donn’Anna et à l’île enchantée de Capri, qui ravira les amoureux de l’Italie. Le film comblera certains qui tomberont follement amoureux de l’actrice principale Celesta ; d’autres seront déroutés au premier visionnage, voire choqués par des scènes parfois très explicites mais ce film mérite vraiment que l’on s’y attarde car l’on ressent une véritable patte et un regard expérimenté et mélancolique de Paolo Sarentino sur sa ville natale. Enfin, la qualité esthétique et le travail photographique exceptionnels font clairement de Parthenope l’un des bijoux du cinéma italien moderne.
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