A l’OMS comme si vous y étiez ! Episode 3

Santé

mise à jour le 01/04/22

L'OMS comme si vous y étiez !

Notre informateur a travaillé huit ans à l’OMS. Il a commencé en 2005 par de petits contrats en tant que chauffeur de directeurs régionaux lors des Conférences mondiales de la Santé (WHA : Word Health Assembly) et de conseils d’administration (EB : Extraordinary Board). Après ces contrats très temporaires, il a été embauché par Roll Back Malaria (RBM, un partenariat hébergé par l’OMS, en concurrence directe avec le département Malaria de la maison mère) et y est resté plus de deux ans. Il a voyagé en Afrique pour son compte. Il est ensuite parti travailler pour ONUSIDA (autre partenariat hébergé par l’OMS) au sein des RH. Il a terminé à RHR (Reproductive Health & Research) pour la santé péri et post-natale, en lien avec le département Vaccines.

Il a plein de belles choses à nous raconter et va, après nous avoir expliqué les conditions de travail au sein de cette organisation (épisode 1) et le fonctionnement de cette grosse machine (épisode 2), il va nous parler d’un conseil d’administration organisé en Éthiopie.

Nous sommes en novembre 2008. Notre informateur travaille pour Roll Back Malaria et le service doit organiser son conseil d’administration annuel. Il se tiendra à Addis Abeba, la capitale de l’Ethiopie. Cette occasion est choisie pour montrer les réalisations du département dans le pays. Cela s’avèrera un fiasco total… Il travaille pour les sous-réseaux africains sub-saharien et son job est de coordonner depuis Genève tous les acteurs de la lutte contre la malaria dans cette région et de faciliter leur action. On lui demande alors de s’organiser pour ce voyage et va de ce pas chercher son billet à l’agence de voyage de l’OMS. Il fait l’erreur de prendre un billet ECO alors que tous ses collègues partent en BUS. On le fait donc retourner (et perdre le prix de son billet) pour acheter un billet BUS à 7 800 CHF (soit 7 000 euros environ). Il s’en souvient encore tellement ça lui a paru décalé.

Chaque staff ou personne invitée par l’OMS et qui voyage sous l’égide de l’organisation se voit remettre un Per Diem (montant changeant en fonction de la destination et du coût de la vie). Pour Addis et dix jours sur place, il reçoit plus de 3 000CHF (2 700 euros environ). Un peu d’argent de poche puisque finalement, le Sheraton 5***** dans lequel ils sont logés est déjà payé : donc vraiment de l’argent de poche ! L’hôtel, en plein milieu d’un mouroir bien connu d’Addis est un des plus prestigieux d’Afrique. Ils sont 17, il y aura plus de 70 invités participants : on vous laisse faire les calculs ! Pour sa part, il peut nous confirmer qu’il a lui-même organisé cet événement depuis Genève et, avant le départ, le seul budget de fonctionnement de la réunion s’élevait à 480 000 CHF (432 000 euros environ), hors billets de presque 90 personnes, per diems et tous les extras, etc. Voilà pour le décor.

Ils sont donc sur place et son job est de passer ses journées dans une imprimerie pour réaliser une sorte de résumé des réunions journalières. Dès les premiers jours, il se rend vite compte qu’ils sont principalement là pour profiter du voyage, du bar, des soirées sauna tardives, du shopping etc. Un matin, ils doivent acheminer tout ce beau monde dans un village proche pour leur faire voir comment se passe la lutte contre la malaria. Rendez-vous à 7 h 30 le matin, quatre bus, ainsi que des véhicules de sécurité de l’Onu et quelques véhicules militaires sont à l’entrée de l’hôtel. A 10h 30 nous devons nous rendre à l’évidence, personne ne s’est présenté ! Rebelote le lendemain: cette fois quelques-uns des participants font l’effort. Arrivés au village, il tombe des nues : des filets anti-moustiques viennent juste d’être installés. Ils n’ont même pas pris le temps de les déplier correctement ni de les vaporiser avec un répulsif. De surcroît, quand on sait que le vecteur de la malaria, une espèce femelle de moustique, ne vit pas à ces altitudes (Addis est à 3 000 mètres), on réalise à quel point tout cela est un cirque et de la poudre aux yeux. Il se souvient avoir été réveillé en pleine nuit par un vacarme dans l’hôtel. Il descend pour voir ce qu’il passe et là il assiste à une scène surréaliste : l’ex-ministre de la Santé d’un pays africain qu’il ne peut pas nommer arrive avec sa cour. Littéralement une cour : des porteurs, une ribambelle de femmes (les siennes sans doute), des gardes du corps qui courent dans tous les sens… Au total une trentaine de personnes. Le ministre en question fait un scandale, car la chambre qui lui a été réservée n’est pas une suite royale… Le plus beau dans tout ça, c’est qu’il apprendra plus tard que ce monsieur a été temporairement sorti de prison (dans son pays) où il avait été incarcéré pour abus de biens sociaux, afin de pouvoir assister à cette réunion. C’est un ami proche de la directrice de son département (et du même pays)… Comment cela s’est-il produit ? Qui en a fait la demande ? Il en a aucune idée…

Il se souvient parfaitement des fins de journée aussi, accoudé au bar à voir de très jeunes gens (hommes et femmes) n’étant clairement pas clients de l’hôtel entrer et sortir à fréquence régulière. Il apprendra plus tard que certains de ses collègues organisaient des soirées « particulières » durant ce séjour. Le sauna de l’hôtel est certainement l’endroit de tout Addis qui aura vu le plus de personnel de l’OMS en l’espace de dix jours. Il garde un souvenir assez net de cette mission. Première fois en Afrique, premier contact avec la mort : il passe tous les matins et tous les soirs par un bidonville jonché de cadavres (au petit matin surtout, les nuits sont froides) et ils sont simplement recouverts d’un linceul blanc. C’est un contraste saisissant avec la luxure de cette réunion qui n’est rien d’autre qu’un gouffre à dollars. Il reviendra de ce voyage marqué, mais sansen avoir conscience. C’est plus tard que les choses changeront pour lui à l’OMS.

On retrouve notre informateur très prochainement, et il a encore du très très lourd à nous balancer.

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