Le dossier aurait pu rester très simple. Un mineur se comporte mal dans l’espace public, les riverains en ont assez, les touristes aussi, la police intervient, les parents sont rappelés à leurs responsabilités et tout le monde redescend d’un étage. Mais en France, rien ne doit rester simple trop longtemps. Il suffit qu’un fait divers touche au bon profil pour que le débat quitte immédiatement le terrain du comportement et parte se réfugier dans la grande lessiveuse morale.
Selon plusieurs médias, Hamza, âgé de 14 ans, s’était notamment fait remarquer près du canal avec un pistolet à eau et un faux péage imposé aux passants. Il a aussi été interpellé dans une affaire de vol de téléphone portable, aux côtés d’autres individus. Ses parents, eux, ont annoncé vouloir porter plainte pour harcèlement et injures racistes après le déferlement provoqué par les vidéos. Jusque-là, chacun peut entendre deux choses à la fois : un adolescent ne doit pas être livré à la vindicte numérique, et ses actes ne deviennent pas acceptables parce que des internautes ont dépassé les bornes.
C’est précisément cette nuance que SOS Racisme a choisi d’écraser au bulldozer. Dans son communiqué, l’association dénonce une « campagne de harcèlement raciste » menée, selon elle, par des médias, chroniqueurs et responsables politiques de droite et d’extrême droite. Le garçon y est présenté comme un adolescent d’origine maghrébine qui « s’amuse à arroser quelques passants » avec un pistolet à eau. Voilà donc le génie de l’opération : transformer un comportement pénible, filmé et répété, en symbole national de la persécution.
Le problème n’est pas de rappeler qu’un mineur reste un mineur. C’est même indispensable. Le problème commence quand cette évidence sert à effacer tout le reste. Réclamer deux euros à des inconnus sur la voie publique, arroser ceux qui refusent, perturber les passants, faire de l’espace commun un terrain de jeu personnel : tout cela n’a rien à voir avec l’origine, la couleur de peau ou la religion. Cela s’appelle mal se comporter. Et dans un pays encore à peu près sain, on devrait pouvoir le dire sans recevoir un procès en racisme dans les dents.
Mais SOS Racisme a une autre lecture. À partir du moment où Hamza est présenté comme « d’origine maghrébine », le comportement devient presque secondaire. On ne parle plus d’incivilités, on parle de climat politique. On ne parle plus de passants excédés, on parle de vague raciste. On ne parle plus d’un rappel à l’ordre, on parle de stigmatisation. Le garçon n’est plus seulement un adolescent à recadrer : il devient un argument, un étendard, un dossier de communication.
Et c’est là que l’association donne l’impression de faire exactement ce qu’elle prétend combattre. Elle racialise une affaire qui n’avait pas besoin de l’être. Elle prend un problème de respect de l’espace public et le repeint en conflit identitaire. Elle explique, en creux, qu’un même comportement ne serait pas lu de la même manière selon l’origine supposée de celui qui le commet. Curieuse conception de l’égalité.
Le plus ironique, c’est que cette mécanique nourrit le ressentiment qu’elle prétend dénoncer. À force d’expliquer aux Français que leur exaspération quotidienne n’est jamais légitime, qu’elle cache forcément une pulsion raciste, on finit par créer exactement le poison que l’on prétend combattre. Quand les habitants voient les incivilités banalisées, les sanctions transformées en tabou et les associations débarquer pour distribuer les certificats de vertu, ils n’entendent plus un discours antiraciste. Ils entendent une leçon de mépris.
SOS Racisme semble avoir trouvé son modèle : sauver le racisme comme SOS Baleine sauverait les baleines. Sans baleines, plus de SOS Baleine. Sans racisme à dénoncer partout, plus de grands communiqués, plus de plateaux télé, plus de posture héroïque. Alors on cherche, on grossit, on plaque la grille de lecture raciale sur tout ce qui bouge. Même sur un pistolet à eau au bord du canal.
Personne ne demande qu’un adolescent soit broyé par une meute en ligne. Les insultes racistes, si elles existent, doivent être condamnées. Point. Mais condamner ces insultes ne doit pas servir de passe-droit pour effacer les faits. Ce n’est pas rendre service à Hamza que de lui expliquer que la société lui en veut pour ce qu’il est, plutôt que de lui rappeler ce qu’il a fait. C’est l’enfermer dans une posture de victime avant même de lui laisser la chance de grandir.
Et ce n’est pas rendre service aux habitants du quartier non plus. Les riverains du canal Saint-Martin, les cyclistes, les promeneurs et les touristes n’ont pas signé pour devenir figurants dans une campagne morale. Ils veulent simplement circuler tranquillement, sans payer un péage improvisé à un gamin muni d’un pistolet à eau. Ce n’est pas l’extrême droite. C’est la vie normale.
Dans cette affaire, SOS Racisme aurait pu dire deux choses simples : non au harcèlement raciste, oui à la responsabilité. L’association a préféré choisir son camp habituel : celui de l’excuse automatique, du soupçon généralisé et du grand procès politique. Résultat, le comportement disparaît derrière l’origine, les victimes du quotidien deviennent suspectes, et l’antiracisme officiel réussit encore ce petit miracle français : fabriquer de la division en prétendant recoudre le pays.
Hamza « La Douane » n’avait peut-être qu’un pistolet à eau. SOS Racisme, lui, est venu avec la lance à incendie idéologique. Et comme souvent, au lieu d’éteindre le feu, l’association arrose surtout le bon sens.
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