« Mon Oncle » est un film réalisé de septembre 1956 à février 1957 par Jacques Tati qui a également écrit le scénario et les dialogues avec Jean L’Hôte et Jacques Lagrange, lequel a aussi conçu les décors. Il s’agit de la suite du premier opus, « Les Vacances de Monsieur Hulot » (1953), où l’on rencontre pour la première fois Hulot, véritable géant, la pipe au bec et dégingandé, qui ne peut s’empêcher de gaffer. Les rôles principaux sont interprétés par Jacques Tati (M. Hulot), Jean-Pierre Zola (M. Arpel), Adrienne Servantie (Mme Arpel) et le jeune Alain Bécourt (leur fils Gérard). Pierre Étaix est l’assistant-réalisateur de Tati.
Une plongée dans la France des années 50 où il fait bon vivre
Le film commence sur une petite musique douce, guillerette et entraînante composée par Alain Romans et Frank Barcellini. Les joyeux accords de piano et d’accordéon plongent directement le spectateur dans un univers onirique qui donne envie de vivre dans les années 50-60. En effet, cette décennie est caractérisée par une très forte croissance économique conjuguée à un taux de chômage très faible, ce qui provoque une explosion de la natalité (on appellera cela le baby-boom) ; autrement dit, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Dès le début du film, on fait la rencontre de la famille Arpel qui possède une maison très avant-gardiste pour l’époque, avec un portail automatique et une fontaine en forme de poisson dans le jardin. M. Arpel est directeur d’une usine qui produit des tubes en plastique, Mme Arpel est femme au foyer et ils ont un fils Gérard qui va à l’école. Peu après, l’on fait la connaissance de M. Hulot, un homme très grand vêtu d’un imperméable, portant un chapeau et un parapluie, qui sautille et semble toujours de bonne humeur. Contrairement aux Arpel, il vit sous les toits d’une vieille maison à étages, tout en escaliers et en quinconce. Hulot respire la bonhomie et l’insouciance, tout comme le balayeur qu’il croise en sortant de chez lui. Ce dernier trouve toujours quelqu’un à qui parler au lieu de balayer la rue, mais personne ne le lui reproche.
Jacques Tati capture cette période de transformation, durant laquelle la société oscille entre traditions chaleureuses et modernité tapageuse, avec une tendresse ironique. Le personnage de M. Hulot, avec sa démarche chaloupée et son éternel chapeau, incarne l’âme d’un passé simple et convivial. Ses déambulations dans les ruelles animées du vieux quartier de Saint-Maur, où les voisins échangent des rires et où les enfants jouent librement, évoquent une France pittoresque, presque intemporelle, où il fait bon vivre. Les personnes âgées et les parents discutent avec les maraîchers ou se prélassent à la terrasse du bar-tabac « Chez Margot ». Quant aux enfants, ils sont au cœur de cette fresque vivante et transforment les rues en terrain de jeu. Ils s’adonnent à mille facéties, multipliant les farces à l’endroit des conducteurs d’automobiles (comme les bruits de couvercles métalliques simulant un accrochage). Plus loin, ils grimpent sur une butte et chacun donne une piécette : celui qui parvient à distraire un passant en sifflant, pour qu’il rentre la tête la première dans un panneau, remporte la mise ; tout cela sous l’œil compatissant de M. Hulot qui, peut-être en raison de sa maladresse légendaire, se sent plus proche des enfants que du monde rationnel et ordonné des adultes.
La critique de la technologie et du matérialisme compulsif
Si la banlieue populaire de « Mon Oncle » déborde de chaleur humaine, Jacques Tati oppose à cette vitalité une critique mordante de la technologie et du matérialisme qui vont envahir la France des Trente Glorieuses. À travers la villa des Arpel, Tati dresse le portrait d’une modernité glacée, où l’obsession du progrès étouffe l’âme. Cette maison « modèle », avec ses lignes géométriques, ses surfaces lisses et ses gadgets absurdes – une fontaine poisson qu’on active à la moindre visite impromptue, une cuisine high-tech mais tout à fait inutilisable –, représente un consumérisme déshumanisé. Chaque objet, censé symboliser le confort et le prestige, devient une entrave : les meubles sont inconfortables, les espaces cloisonnés et les interactions mécaniques. Tati, avec son humour visuel ciselé, transforme ces innovations en sources de gags, révélant leur inutilité comique. Monsieur Hulot, avec sa simplicité désarmante, agit comme un révélateur de cette absurdité. Ses maladresses dans cet univers aseptisé – trébuchant sur un tapis trop parfait ou désorienté par un interphone – soulignent l’incompatibilité entre l’humain et cette modernité arrogante.
Cependant, même Monsieur Hulot est parfois rattrapé par la réalité. Arpel, qui ne supporte pas le mode de vie oisif de son beau-frère et veut faire plaisir à sa femme, décide de le recruter dans son usine. Toutefois, lors d’un premier entretien d’embauche, Hulot marche dans de la peinture fraîche et tache tout le bureau de recrutement. M. Arpel décide tout de même de l’employer au sein de l’usine, mais Hulot, qui n’est pas du tout à son aise, dérègle complètement la machine qui forme les tuyaux. La nouvelle recrue n’est décidément pas faite pour le travail à la chaîne !
Le jeune Gérard, neveu de M. Hulot, incarne lui aussi cette résistance instinctive : à l’environnement stérile de la villa, il préfère les jeux spontanés avec son oncle, dans un quartier riche de terrains vagues et de surprises. Tati interroge le spectateur sur la viabilité d’une société qui ne vise que l’évolution technique et le confort matériel, au prix de la perte des interactions sociales, de la spontanéité et des rires chaleureux des enfants. Les parents Arpel, trop absorbés par les conventions sociales, semblent de véritables robots sans âme qui suivent tous les jours le même programme à la minute près. Dans ce monde moderne standardisé à l’excès, le comportement de M. Hulot, qui s’éloigne en tout de la norme, le mènera à l’exil social et à une forme d’abandon, alors même que toute la vie du film s’articule autour de lui.
Contrairement aux films actuels où les acteurs ne cessent de parler, dans « Mon Oncle », le spectateur n’entend pas une seule fois la voix de M. Hulot ; tout s’exprime par les gestes et les expressions du visage, les dialogues sont très épurés. On ressent une certaine nostalgie en voyant ce film qui représente une véritable carte postale des années 50 à 60, tiraillées entre la sociabilité populaire des banlieues encore verdoyantes et des petits villages et l’obsession du progrès. Le film est aussi un avertissement pour notre génération et notre temps, où le smartphone et les réseaux sociaux ont profondément atomisé les individus et bouleversé les rapports sociaux. Jacques Tati, philosophe et poète, nous enseigne qu’il faut trouver un équilibre entre le passéisme désuet et la course effrénée vers toujours plus de technique, d’obéissance et de formatage. La réconciliation entre M. Arpel et son fils à la fin du film, montre qu’en fin de compte, le rire et la spontanéité peuvent toujours trouver leur place, même dans un monde « moderne » et conventionnel. Alors rions, dansons et cultivons la maladresse et l’optimisme, car après tout, rien ne vaut vraiment la peine de se prendre trop au sérieux !
« Mon Oncle », le chef-d’œuvre de Jacques Tati (Prix spécial du Jury et Grand Prix CST, Festival de Cannes 1958 ; Oscar du meilleur film en langue étrangère 1959, et 11 autres distinctions internationales), est un film intemporel, à la fois léger et profond, qui peut ravir tous les publics.
En 1958, Jacques Tati interviewé à Cannes pour son film «Mon oncle» :
Oui, il est amusant, perso je préfère Playtime plus sérieux et abouti !