Pays-Bas : Le gouvernement veut réduire le cheptel d’un tiers, le pays est au bord de la paralysie complète

Décryptage, Économie, Environnement

mise à jour le 11/07/22

« Les Pays-Bas, Silicon Valley de l’agriculture », titrait non sans arrogance un article de National Geographic en 2017 vantant les prouesses de l’agriculture intensive et de la technologie de pointe en matière d’agriculture européenne. « Un pays qui prépare et incarne le futur de l’agriculture », tu parles ! Le petit pays de la crise de la tulipe n’en est plus là.


Les exportations agricoles hollandaises s’étaient arrogé le deuxième titre mondial, derrière les États-Unis certes, mais devant l’Allemagne, le Brésil et la France. Pour un territoire grand comme trois départements français, on pouvait se douter que la course à la productivité exposait à la surchauffe.

Elle était déjà pourtant largement atteinte : scandales sanitaires à répétition et épidémies à n’en plus finir ont plus qu’écorné l’image du secteur agricole. À chaque fois, les pertes furent considérables pour les exploitants, endettés jusqu’au cou dans un système libéral voué à l’épuisement et la déchéance. Fraude au lisier, épuisement des terres, fièvre aphteuse de 2001 et encore grippe aviaire, c’est la crise des œufs contaminés de 2017 qui a sans doute fourni le plus bel exemple de dérive en matière d’agriculture ultra libérale. Un insecticide frelaté et nocif pour l’homme avait été distribué par des sociétés sans scrupule à des centaines d’éleveurs habitués à utiliser les pesticides sans modération. L’empoisonnement avait entraîné un scandale sans précédent et notamment conduit l’Allemagne et les Pays-Bas à abattre des poules pondeuses par millions, sonnant du même coup le glas de la rentabilité « quoi qu’il en coûte ».

Aussi, devant l’ampleur du désastre écologique, les autorités se retrouvent-elles aujourd’hui prises à la gorge et sommées de rétropédaler par des mesures aussi drastiques qu’injustes pour les exploitants. Or on connaît la finesse des politiciens de la PAC et du libéralisme européen. En la matière, Christianne van der Wal, ministre néerlandaise de l’Environnement, n’y est visiblement pas allée avec le dos de la cuillère : son plan Azote pour réduire les émissions d’ammoniac et d’oxydes d’azote prévoit notamment de réduire de 30 % le cheptel, ce qui obligerait une partie des agriculteurs à devoir cesser purement et simplement leur activité. Le gouvernement a prévenu : il n’hésitera pas à exproprier les agriculteurs récalcitrants. L’exécutif n’a pas d’autre choix, comprenez bien.

Corné de Rooij, éleveurs dans le sud du pays, l’affirme : « Les agriculteurs, qui le sont souvent depuis des générations, se sentent incompris et perdus depuis des années. L’incertitude est aujourd’hui énorme. » Ses collègues et lui sont sans cesse confrontés à de nouvelles normes qui leur demandent toujours plus d’investissements. La prochaine, prévue pour rendre ses étables climatiquement neutres, lui coûtera près d’un million d’euros.

Alors, forcément, la réaction aux annonces du gouvernement, de pacifique aux premiers jours s’est progressivement radicalisée tout au long de la semaine dernière : blocages d’autoroutes, feux de ballots de foin, déversement de purin et échauffourées devant le domicile de la ministre. Cette semaine, un appel de soutien a été lancé par les agriculteurs, et ce sont les marins qui ont répondu les premiers en bloquant dès lundi 4 juillet le port de Lauwersoog. Depuis d’autres ont été paralysés, ainsi que des autoroutes, des centres de distribution et des supermarchés. L’objectif a d’ailleurs été déclaré par un ultimatum à l’exécutif lancé la semaine dernière : paralyser le pays en bloquant aéroports, dépôts de carburant et centres de distribution. Le gouvernement hollandais compte pour sa part décoincer la situation en faisant appel… à des militaires.

Conflits sociaux, arbitraire du gouvernement, rébellion et violence, ainsi les Néerlandais entrent-ils eux aussi dans la dernière phase d’un modèle dépravé, semblant se rendre soudain compte que leur très beau pays est bien trop petit pour tout ce qu’ils veulent y faire : agriculture et industrie florissantes, aéroport pharaonique (Amsterdam-Schiphol), l’un des réseaux routiers les plus denses d’Europe, des logements individuels pour tous et, au milieu de tout cela, des zones 100 % naturelles. Alors, à l’instar d’un Occident déclinant dans la phase ultime de l’utopie libérale, et payant tout à coup l’addition de décennies d’avidité, de fuite en avant et d’exploitation insensée des ressources, c’est tout un pays qui se retrouve au bord de l’explosion sociale et du blocage historique de son économie. Eh oui, comme le savent bien les financiers de Wall Street et les boursicoteurs, les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel.

Sylvain pour Le Média en 4-4-2

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