
En finir avec l’argent ; voilà une idée qui peut paraître saugrenue tant l’argent est devenue la base de notre société. Nous rendons-nous compte que presque absolument tous nos gestes du quotidien sont réalisés en fonction de celui-ci ? Gérard Leblanc, auteur et universitaire, démontre à travers son essai « En finir avec l’argent ! Libérer l’humain en l’homme » (KA’ Éditions) que nous pouvons très bien nous en passer, et surtout que nous en avons tout intérêt, puisque l’argent se sert davantage de nous qu’il ne nous sert. Dès que l’argent n’existe plus, nous commençons à exister.
L’argent exerce une puissance négative et destructrice sur le devenir des sociétés et des individus qui les composent.
Le Média en 4-4-2 : Bonjour Gérard, et merci d’avoir accepté notre invitation pour évoquer votre dernier essai , « En finir avec l’argent ! Libérez l’humain en l’homme. » Avant d’entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous nous dire d’où vous est venue l’envie d’écrire ce livre sur l’argent qui « circule dans la société comme le sang dans nos veines » ?
Gérard Leblanc : Bonjour, je suis parti d’un constat : l’argent exerce une puissance négative et destructrice sur le devenir des sociétés et des individus qui les composent. Et pourtant, il occupe tous les terrains et toutes les têtes. Il est naturalisé. On a l’impression qu’il a toujours existé et qu’il existera toujours. Il circule en effet dans la société comme le sang dans nos veines. Il est devenu le premier besoin humain, sans lequel aucun de nos autres besoins ne peut être satisfait. J’ai voulu écrire cet essai pour contribuer à dégager nos cerveaux de l’emprise de l’argent. Pour montrer qu’il est possible de s’en passer et que ce projet ne relève pas de l’utopie.
Le Média en 4-4-2 : Votre essai nous permet de prendre du recul sur l’organisation de notre société et on se rend tout de suite compte qu’absolument TOUT tourne autour de l’argent… La quasi-totalité des gestes que nous effectuons au quotidien est réalisée avec un objectif (ou une contrainte) financier. Nous sommes nés avec l’argent et nous vivons avec lui. Après avoir fait ces constats et pris conscience que nous pourrions pleinement exister sans lui, quelle est l’étape suivante à franchir pour s’en débarrasser ?
Gérard Leblanc : Mon essai ne prétend pas décrire le fonctionnement des sociétés qui succéderont aux sociétés fondées sur l’argent. Cela dépendra de toutes celles et de tous ceux qui en seront partie prenante et les choix effectués, les décisions prises, seront collectifs. Il s’efforce seulement d’en définir les conditions initiales. La première de ces conditions est d’ordre subjectif. Il faut d’abord que nous croyions en la possibilité d’une société où nous ne ferions plus rien pour de l’argent. Qui ne s’en réjouirait pas dans une société comme la nôtre où toutes les activités sont entravées et souvent dévoyées par la recherche du profit ? Ici, pas de bouleversement. Nous continuerons à faire ce que nous faisons, si nous l’avons choisi, mais dans des conditions beaucoup plus favorables. La deuxième est la réorganisation de la production en fonction d’une redéfinition collective des besoins. J’ouvre quelques pistes à ce sujet dans mon livre. La production s’ajustera à nos besoins sans en passer par la médiation de l’argent. Il n’y a pas de grands efforts d’imagination à faire pour envisager des avancées considérables de la recherche dans tous les domaines qui nous préoccupent, à commencer par l’énergie. Enfin les biens produits, qui ne seront plus des marchandises, seront mis à la disposition de tous en dehors de toute relation fondée sur l’échange. L’argent n’aura plus aucune raison d’être ni d’ailleurs aucune autre valeur d’échange de substitution. Certaines associations s’engagent d’ores et déjà dans cette voie. Je citerai l’exemple de MOCICA qui propose une organisation à plusieurs niveaux pour « transiter » vers une société sans argent.
Le Média en 4-4-2 : Vous nous faites remarquer, à juste titre, que « rares sont les individus qui continuent à s’identifier au modèle sacrificiel du travail » ; il suffit de constater le manque de bras dans certaines branches professionnelles (comme la restauration par exemple)… Le salaire ne semble plus être le critère numéro un dans le choix d’un emploi salarié. Et selon vous, c’est la société elle-même qui incite à cela, car on nous « apprend que l’argent est la seule valeur qui compte et qui importe vraiment » ; « il s’agit alors de trouver alors le plus court chemin de la pauvreté à l’argent. » Pouvez-vous nous expliquer ce mécanisme ?
Gérard Leblanc : La société fait miroiter sur toutes ses facettes les pouvoirs de l’argent. Avec l’argent, on est supposé pourvoir à tous ses besoins, et pas seulement à ses besoins dits « élémentaires » (se nourrir, se loger, etc.). On peut acheter également des ersatz de relation amoureuse, s’assurer de son « développement personnel » sur le plan physique et spirituel. Même l’approche du lac où je désire me baigner peut être aujourd’hui monnayée. Dans ces conditions, il est difficile de promouvoir la « valeur travail ». La société continue pourtant à le faire, de façon toujours plus hypocrite et dérisoire. Deux économies s’intriquent en fait dans la même société, l’officielle et la mafieuse. Le développement des trafics en tous genres, à commencer par celui des drogues, pèse d’un poids de plus en plus lourd dans l’économie réelle. C’est en effet « le plus court chemin de la pauvreté à l’argent ». Et les individus qui s’identifient au modèle sacrificiel du travail salarié sont de moins en moins nombreux. Comment les en blâmer ? Leurs maigres salaires ne leur permettront pas de s’’approprier les marchandises et les modes de vie qui occupent le devant de la scène médiatique. Dans une société où l’argent aura disparu, le travail ne constituera pas une « valeur ». Il changera de nature et il faudra inventer un mot nouveau pour le définir. Il s’agira de créer et de produire les objets, les services, les modes de vie nécessaires pour satisfaire les besoins que nous aurons définis collectivement. Chacun y trouvera une place en relation avec ses désirs et ses compétences. Autrement dit, chacun contribuera à sa mesure à la production de ses propres conditions d’existence et à celle de la collectivité dont il fera partie.
Une société sans argent a besoin de l’apport de tous les individus qui la composent pour se développer.
Le Média en 4-4-2 : Vous nous expliquez que la société continue à promouvoir la « valeur travail » et en même temps, on voit qu’elle nous prépare doucement à la mise en place du revenu universel… Quel est votre positionnement par rapport à celui-ci ?
Gérard Leblanc : Nos sociétés ont besoin de toujours moins de producteurs et de toujours plus de consommateurs. Elles dégoulinent de marchandises invendues qui, chaque année, ajoutent à la pollution de la planète sans même que leurs emballages aient été ouverts. Et il ne suffit pas de multiplier les écoles de commerce et les commerciaux qui en sortent pour parvenir à les vendre. La contradiction est difficile à gérer. Les meilleurs technocrates y perdent leur peu de latin. Que faire alors de ces millions d’individus qui ne servent à rien ? Le revenu universel pourrait bien constituer une solution. On accorderait à chacun un revenu minimal qu’il pourrait compléter éventuellement par du travail au noir ou des trafics de son choix. Au lieu de peser lourdement sur le budget des États, par le biais des aides sociales de toutes sortes, ces individus retrouveraient une certaine utilité. Ils contribueraient à faire tourner la machine à consommer. L’argent qu’on leur « donne » reviendrait dans le circuit. On ne peut que s’opposer à une telle solution. Chacun doit trouver une place à sa mesure dans la production des conditions sociales d’existence du collectif auquel il appartient. De ce point de vue, aucun individu n’est « inutile ». Une société sans argent a besoin de l’apport de tous les individus qui la composent pour se développer.
Ce n’est pas la possession de l’argent qui stimule notre désir de vivre, c’est la possibilité de vivre au plus aigu de soi.
Gérard Leblanc : Vous avez tout à fait raison, c’est un « basculement intégral » qui nous amène à construire une culture qualitativement différente de la dialectique individu/collectif. Au lieu d’être façonnés par une société qui fonctionne au service d’une minorité (qu’elle soit esclavagiste, aristocratique, bourgeoise, bureaucratique, etc. selon les lieux et les époques), nous sommes façonnés par une société que nous aurons façonnée nous-mêmes en tant qu’individus librement associés. Aucune minorité ne s’interpose plus entre la redéfinition de nos besoins et les moyens de les satisfaire. Les obstacles rencontrés sont liés à l’état de nos connaissances mais aucun frein ne s’oppose plus à leur développement. Par ailleurs, chaque individu est reconnu dans sa singularité et il lui est permis de vivre au plus près de ses désirs et de ses possibles. La libération individuelle et l’émancipation sociale se conditionnent réciproquement. Nous nous réalisons en tant qu’individus et apportons au collectif le meilleur de nous-même. Il y a néanmoins beaucoup de chemin à parcourir dans nos têtes pour parvenir à ce résultat. Il faut nous persuader que chacune de nos actions trouverait en elle-même le principe et la finalité de son accomplissement. Beaucoup sont encore convaincus qu’un chirurgien n’opérerait plus s’il n’était pas payé pour ça ou qu’un peintre ne peindrait plus s’il n’émargeait plus au marché de l’art. C’est tout le contraire. Non seulement nous exercerions plus librement et plus complètement les activités que nous aurions choisies mais tous nos autres besoins seront satisfaits sans jamais plus en passer par la médiation de l’argent. Ce n’est pas la possession de l’argent qui stimule notre désir de vivre, c’est la possibilité de vivre au plus aigu de soi.
Il ne s’agit plus de se ranger derrière une avant-garde auto-proclamée mais de rassembler tous ceux chez qui la pulsion de vie l’emporte sur la pulsion de mort. Se libérer de la peur entretenue et attisée par les pouvoirs est le premier et peut-être le seul mot d’ordre.
Élargir le partage : c’est après tout le résultat auquel peut prétendre la rédaction et la diffusion d’un livre.
Le Média en 4-4-2 : Merci Gérard pour le temps que vous nous avez consacré. Nous espérons que notre entretien donnera l’envie à nos lecteurs d’aller plus loin sur ce sujet en se procurant votre essai. Nous vous laissons le mot de la fin !
Gérard Leblanc : Merci de m’avoir posé des questions du point de vue du lecteur. C’est une façon de l’intégrer dans un livre qu’il n’a pas encore entre les mains. J’espère que mes réponses, même incomplètes ou trop rapides, inciteront certains à passer à l’acte.
Yoann pour Le Média en 4-4-2.
Pour aller plus loin :
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