Dans certaines chambres de l’EHPAD Beauséjour, géré par le CHU de Nantes, le thermomètre grimperait jusqu’à 32°C. Dans la salle à manger, il ferait encore 26°C. Autrement dit, une température presque clémente pour qui considère la transpiration comme une politique de santé publique. Les blocs opératoires, les réanimations et quelques services critiques bénéficient de la climatisation. Pour le reste, on fait dans le sobre : ventilateurs, brumisateurs, adaptation, patience, et cette vieille formule magique des institutions débordées : « on fait ce qu’on peut ». Même une halle sportive aurait dû fermer l’après-midi, la chaleur devenant trop forte pour des patients handicapés. Mais l’essentiel demeure : la charte graphique, elle, respire.
On découvre que le CHU de Nantes a fait le choix de ne pas climatiser les chambres des patients.
Mais dépenser 185 000 € juste pour changer leur identité visuelle ne leur a pas posé de problème…
Quand l’idéologie escrologiste prend le pas sur le bon sens… pic.twitter.com/gVIewsQytB— 🇫🇷 fred le gaulois 🇫🇷 Uniondesdroites 🐱🐱 (@FredGaulois) June 20, 2026
La modernité bioclimatique, ou l’art de transpirer proprement
Que les esprits chagrins se rassurent : le futur CHU de l’île de Nantes, annoncé pour 2028, promet d’être plus moderne. Plus moderne, mais pas nécessairement plus frais. Seule la moitié du bâtiment devrait être climatisée. Les chambres d’hospitalisation classiques devront, elles, compter sur des façades bioclimatiques et un système de rafraîchissement par air de renouvellement. Le progrès, en somme, mais à température ambiante.
Dans cette France managériale où l’écologie institutionnelle sert parfois de paravent aux économies budgétaires, le confort des malades devient une variable d’ajustement. La planète sera peut-être sauvée par des patients en sueur. C’est beau, c’est sobre, c’est exemplaire. Et surtout, cela coûte moins cher qu’une climatisation généralisée. Sous la macronie hospitalière, le malade ne doit plus seulement guérir : il doit aussi participer à l’effort de transition énergétique, même allongé, fiévreux, âgé ou épuisé.
Les urgences, ce détail encombrant
Ce sens remarquable des priorités ne tombe pas du ciel. Le CHU de Nantes traîne déjà derrière lui quelques épisodes que la communication institutionnelle peine à repeindre en couleurs vives. En janvier 2024, un patient est mort sur un brancard aux urgences. Le décès, survenu le 2 janvier, n’a été rendu public que le 10 janvier par le syndicat FO. La direction, avec Philippe El Saïr à sa tête, a alors évoqué un « pic d’activité » lié à la période des fêtes. Une manière sobre de rappeler que mourir sur un brancard relève parfois, dans certains établissements, du calendrier saisonnier.
Quelques mois plus tard, à la fin juillet et au début août 2024, quatre patients sont morts dans les couloirs des urgences du même CHU. Parmi eux, une femme de 72 ans aurait attendu 10 heures sur un brancard. Un autre patient aurait patienté 50 heures. Les syndicats FO et CGT ont alors pointé une surfréquentation aggravée par la fermeture ou la saturation de plusieurs hôpitaux du Grand Ouest : Ancenis la nuit, Montaigu, Saint-Nazaire, La Rochelle, Rennes. Dans certains cas, les délais d’attente auraient atteint 70 heures. La direction, fidèle à cette grande tradition française de la minimisation administrative, n’aurait reconnu qu’un seul incident.
Quand les lits ferment, la marque s’ouvre
Dans le même temps, le CHU de Nantes fermait une centaine de lits faute de personnel et affichait un déficit de 8 millions d’euros. La situation aurait pu appeler à la prudence, à la décence, voire à cette notion archaïque qu’on appelait jadis le sens des priorités. Mais non. 185 000 euros pour redonner de l’éclat à un logo ? Là, visiblement, les crédits respirent mieux que les patients.
La direction expliquait pourtant que « le sujet n’est pas de faire beau », mais de faire de la marque CHU de Nantes « un porte-étendard de nos actions ». Formule admirable. Les patients qui supportent 32°C dans leur chambre, ceux qui attendent des dizaines d’heures sur un brancard, ceux qui meurent dans les couloirs ou dans l’ombre des urgences apprécieront sans doute ce porte-étendard. Il flottera peut-être au-dessus d’eux, bien coloré, bien aligné, parfaitement conforme aux standards de la communication publique contemporaine.
Philippe El Saïr, pilote d’un chef-d’œuvre de gestion
Sous Emmanuel Macron, l’hôpital public a fini par assimiler les codes de l’époque : fermer des lits, réduire les marges, concentrer les services, laisser les urgences absorber l’effondrement périphérique, économiser sur le confort, invoquer la sobriété, et investir dans la communication. Tout cela avec le vocabulaire adéquat : modernisation, attractivité, transformation, identité, marque, transition. Des mots propres pour des couloirs saturés.
Philippe El Saïr, reconduit à la tête de la conférence des directeurs généraux de CHU, continue donc de piloter ce modèle nantais avec l’assurance de ceux qui savent que l’image, désormais, précède le soin. Les malades, eux, continueront d’attendre, de transpirer, parfois de mourir, dans une indifférence que les communiqués sauront certainement habiller. Mais qu’importe : le logo est vif, l’identité est cohérente, les couleurs sont fraîches. À défaut d’un hôpital respirable, le CHU de Nantes aura au moins réussi son repositionnement visuel. Et dans la grande modernité macronienne, c’est déjà presque une guérison.
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