Société

Affaire Lyhanna : le député David Taupiac alertait dès 2025 sur les graves défaillances du tribunal d’Auch

Une plainte visant une mineure, plusieurs signalements, un tribunal sous tension et une alerte officielle adressée au gouvernement. Plus d'un an avant l'affaire Lyhanna, le député David Taupiac dénonçait déjà les graves difficultés du tribunal judiciaire d'Auch. Aujourd'hui, après le drame, les responsabilités ne peuvent plus être évitées.

mise à jour le 05/06/26

David Taupiac – extrait de la question écrite n°5957 de l’Assemblée nationale.

La disparition de Lyhanna, 11 ans, n’est plus seulement un drame familial. Elle est devenue le révélateur brutal d’un dysfonctionnement institutionnel que plusieurs responsables publics ne peuvent plus feindre de découvrir. Alors qu’un corps d’enfant, portant des vêtements similaires à ceux de la collégienne disparue, a été retrouvé jeudi 4 juin à Puycasquier, à une quinzaine de kilomètres de Fleurance, les questions se concentrent désormais sur un point central : comment un homme déjà visé par plusieurs alertes et plaintes a-t-il pu rester hors de portée d’une réaction judiciaire effective ?

Des plaintes existaient déjà

Le cœur du scandale tient aux précédents. Plusieurs procédures ou signalements ont existé avant la disparition de Lyhanna. Une plainte pour viols sur mineure de moins de 15 ans a notamment été déposée le 22 août 2025 à la brigade de gendarmerie de Plaisance-du-Touch, près de Toulouse. Selon les informations confirmées par le procureur de Toulouse et reprises par RTL, cette plainte visait Jérôme Barella, pour des faits présumés commis sur une enfant alors âgée de 10 ans. Le Monde fait également état d’au moins deux procédures antérieures, dont une plainte pour viol sur mineure qui aurait concerné des faits de 2020.

C’est ici que la responsabilité politique rejoint la responsabilité administrative. Car ce dossier ne peut pas être réduit à une erreur isolée, ni à un simple défaut local de transmission. Le traitement d’une plainte visant des violences sexuelles présumées sur mineure, déposée en août 2025, concernait une chaîne entière : gendarmerie, parquet, transmission entre ressorts, priorisation des dossiers, moyens humains, outils numériques, contrôle hiérarchique et orientations de politique pénale. Au moment de cette plainte, Gérald Darmanin était déjà ministre de la Justice ; Bruno Retailleau était alors ministre de l’Intérieur, avant d’être remplacé en octobre 2025 par Laurent Nuñez.

David Taupiac avait prévenu dès 2025

Or, dans le Gers, l’alerte avait été formulée publiquement. Le député David Taupiac avait interpellé le garde des Sceaux dès le 15 avril 2025 sur la “situation alarmante” du tribunal judiciaire d’Auch. Sa question écrite dénonçait une pénurie de magistrats et de greffiers, des dysfonctionnements informatiques répétés, des audiences annulées, des délais allongés et une fragilisation du traitement des procédures. Il mentionnait explicitement les affaires sensibles touchant à la protection des mineurs, en soulignant que des décisions tardives pouvaient entraîner de lourdes conséquences.

« M. David Taupiac attire l’attention de M. le ministre d’État, garde des sceaux, ministre de la justice sur la situation alarmante du tribunal judiciaire d’Auch, confronté à une pénurie de magistrats et de greffiers, ainsi qu’à des dysfonctionnements informatiques répétés, compromettant gravement le bon exercice de la justice dans le département du Gers. Depuis plusieurs mois, la situation ne cesse de se dégrader. Le tribunal souffre d’un sous effectif, avec notamment l’absence prolongée d’un juge aux affaires familiales et d’un juge des libertés et de la détention, sans remplacement prévu. »

Question écrite n° 5957 : Situation du Tribunal judiciaire d’Auch

Cette question écrite prend aujourd’hui une résonance tragique. Elle disait que le drame de Lyhanna allait arriver. Elle décrivait exactement le type d’environnement judiciaire dans lequel les signaux faibles se perdent : sous-effectifs, surcharge, lenteurs, outils défaillants, absence prolongée de magistrat spécialisé dans le suivi des mineurs en danger. Quand un parlementaire alerte sur une justice qui n’a plus les moyens de traiter à temps les dossiers sensibles, et qu’un drame survient ensuite dans le même territoire, l’État ne peut pas répondre par une simple compassion.

Des budgets en hausse, des résultats introuvables

Le gouvernement ne peut pas davantage se retrancher derrière l’argument du manque de budget. Depuis plusieurs années, les crédits de la justice augmentent. Le ministère revendiquait déjà un budget inédit de 10,1 milliards d’euros en 2024, en hausse de 5,3 % par rapport à 2023. La loi d’orientation et de programmation 2023-2027 prévoit de porter les crédits hors pensions de 8,862 milliards d’euros en 2022 à 10,748 milliards en 2027, avec 10 000 créations nettes d’emplois annoncées, dont 1 500 magistrats et 1 800 greffiers supplémentaires.

C’est précisément ce qui rend la situation plus grave politiquement. Si les moyens augmentent sur le papier mais que, sur le terrain, un tribunal comme celui d’Auch demeure en tension, que les délais s’allongent, que les logiciels dysfonctionnent et que des plaintes concernant des mineures ne déclenchent pas une réaction immédiate, alors le problème n’est plus seulement budgétaire. Il devient un problème de pilotage, de priorité, d’organisation et de responsabilité ministérielle.

Gérald Darmanin face à ses responsabilités

Gérald Darmanin juge désormais “tout à fait inacceptable” la procédure judiciaire menée à l’encontre du principal suspect et promet un rapport public ainsi que d’éventuelles sanctions. Mais le ministre de la Justice ne peut pas être seulement commentateur d’un système dont il a la charge. Il doit répondre à une question plus lourde : qu’a fait la Chancellerie, concrètement, entre les alertes parlementaires, les plaintes déposées, les procédures antérieures et la disparition de Lyhanna ?

L’enquête administrative annoncée par Laurent Nuñez et Gérald Darmanin, confiée à l’Inspection générale de la justice et à l’Inspection générale de la gendarmerie nationale, devra établir les responsabilités dans le traitement des plaintes et dans les transmissions entre services. Mais elle ne devra pas servir de paratonnerre politique. Si des agents ont failli, il faudra le dire. Si des magistrats ou des services ont mal priorisé, il faudra le dire. Mais si ces défaillances résultent d’une justice structurellement saturée, d’outils numériques défaillants ou d’une politique publique incapable de transformer les budgets en efficacité réelle, alors la responsabilité remonte jusqu’au gouvernement.

Ce que l’enquête administrative devra établir

L’affaire Lyhanna impose donc autre chose que des mots. Elle exige la publication d’une chronologie complète : dates des plaintes, dates de transmission, services saisis, décisions prises ou non prises, raisons des retards, vérifications opérées dans les fichiers, alertes éventuelles entre parquets, rôle de la gendarmerie, rôle du parquet d’Auch, rôle du parquet de Toulouse, moyens disponibles au tribunal d’Auch. Sans cette transparence, la promesse de “sanctions” restera une opération de communication.

À l’approche des échéances politiques de 2027, le pouvoir exécutif ne pourra pas se contenter de déclarations d’émotion. Emmanuel Macron et ses gouvernements successifs ont fait de la sécurité, de la protection des victimes et de la réforme de la justice des priorités affichées. L’affaire Lyhanna oblige désormais à juger ces promesses à l’aune du réel. Un enfant ne peut pas être protégé par des annonces budgétaires, des tableaux de programmation ou des communiqués ministériels. Il est protégé par des plaintes prises au sérieux, des délais raccourcis, des magistrats présents, des greffiers en nombre suffisant, des enquêteurs capables de recouper les antécédents, et une chaîne police-justice qui ne laisse pas les dossiers dangereux dormir dans les interstices administratifs.

Les familles attendent désormais des réponses

Le drame de Lyhanna est d’abord celui d’une famille et d’un territoire meurtris. Mais il est aussi, désormais, celui d’un État prévenu. David Taupiac avait alerté sur la situation du tribunal d’Auch. Les familles avaient alerté par des plaintes. Les signaux existaient. Si l’enquête confirme que ces alertes n’ont pas été traitées avec la gravité nécessaire, alors la question ne sera plus seulement : “Qui a failli ?” Elle sera : “Pourquoi un système entier, pourtant averti, n’a-t-il pas protégé une enfant ?”

Et cette question, Gérald Darmanin, Laurent Nuñez, la Chancellerie, Beauvau et l’exécutif macroniste devront y répondre autrement que par des regrets.

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