Maurice Rajsfus : Juif pendant l’Occupation, anti-police à la Libération et antisioniste jusqu’à sa mort

Lors de la rafle du Vel'd'Hiv', la famille Rajsfus a été arrêtée par un voisin policier. Grâce à la vivacité d'esprit de leurs parents et à une bienheureuse erreur administrative, Maurice, 14 ans, et sa sœur, 16 ans, ont été libérés. Depuis, et cela jusqu'à sa mort en 2020, Maurice Rajsfus a milité (sans aucune étiquette, même anarchiste) contre les discriminations (quelles qu'en soient les victimes).

mise à jour le 27/08/25

Juif, rescapé, antisioniste : l’héritage dérangeant de Maurice Rajsfus

Quand j’étais juif

Lors de la rafle du Vel d’Hiv’ le 16 juillet 1942, Maurice Rajsfus, 14 ans, voit disparaître à jamais ses parents arrêtés par la police française pour être déportés à Auschwitz. Il en réchappe par un miracle administratif. Nouveau miracle : il est sauvé d’une nouvelle arrestation par des joailliers arméniens fournisseurs de la Gestapo désireux d’avoir un « bon juif » qui puisse témoigner en leur faveur (on ne sait jamais…).

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La France n’avait pas attendu l’Occupation pour ouvrir des camps sur son territoire. Déjà, en 1936 les républicains espagnols avaient été regroupés au camp de Gurs. En 1938 les Allemands juifs, communistes, tous ceux qui fuyaient Hitler, se sont retrouvés parqués dans des camps d’internement à Colombes, Montargis, Audierne (Finistère), aux Mille (Aix-en-Provence), dans des conditions de vie inhumaines. La police française les confiera ensuite à la Gestapo.

Deux évadés ont raconté leur périple : Lion Feuchtwanger, dans Le Diable en France, et Soma Morgenstern dans Errance en France. Tous deux ont été sauvés par Varian Fry en 1940 à Marseille.



 Je n’aime pas la police de mon pays

Le traumatisme vécu à 14 ans lorsque ses parents ont été raflés par la police française l’a marqué à vie. Il ne s’agit pas seulement d’une réaction personnelle, mais de l’origine d’une réflexion sur le rôle intrinsèque de cette institution.

« Dans un pays où la police parle bien plus de ses droits que de ses devoirs, quel espace de liberté peut bien subsister pour les citoyens ? Ces droits revendiqués par les policiers ne peuvent que signifier, parallèlement, le renoncement à la critique quant à la qualité de leurs activités. Lorsque la parole du policier ne peut être réfutée, c’est toute la liberté d’expression qui se trouve mise en cause.  » Je n’aime pas la police de mon pays, page 54

Je serais zébré, s’il le fallait, avec tous les opprimés

À la Libération, Maurice Rajsfus fait un passage au PCF, fréquente des trotskistes et, de bar en bar, des surréalistes. Il fait des petits boulots, devient journaliste chez Cino Del Duca, mais il part ou est viré. Sa seule certitude est qu’il ne porte ni l’armée ni la police dans son cœur. En cela il a beaucoup de points communs avec son aîné Alphonse Boudard, mais pas plus que le redresseur de torts Bibi Fricotin n’en avait avec les Pieds Nickelés, les rois de l’arnaque. Pas plus, mais pas moins. Sa rencontre avec Aimé Césaire lui ouvre enfin les yeux sur les fondements de sa propre histoire : la discrimination. La guerre d’Algérie lui rappelle ce qu’il a vécu adolescent. Il ne milite pas à droite mais plutôt à gauche.

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« Aujourd’hui, je suis juif avec les victimes des ghettos mais je suis également Arabe avec les Palestiniens de Cisjordanie […] Je serais zébré, s’il le fallait, avec tous les opprimés mais, de grâce, sans doctrine justificatrice préliminaire. » Quand j’étais juif, page 48.

Parcours d’un juif anti-sioniste

Le père de Maurice Rajsfus avait fuit la Pologne et ses pogroms et tenté de s’installer en Palestine. Le contexte historique de cette époque permet de comprendre la situation actuelle.

« Tous les sionistes, même les tenants du socialisme les plus orthodoxes acceptent que les achats de terre effectués en Palestine, avec la complicité des effendis turcs, soient réalisés avec l’argent de la haute finance (certes, les collectes populaires sont un appoint qui n’est pas négligeable mais ce n’est souvent qu’un alibi). Mais qui vend les terres ? Les Bédouins, les paysans pauvres qui végètent sur les terrains souvent incultes ? Rarement, car la terre, même ingrate, est nécessaire pour faire paître les troupeaux. Ce sont les effendis, représentants de la puissance turques, qui chassent les fellahs de leurs terres et encaissent l’argent qui vient de New-York, Londres, Paris ou Amsterdam. Ainsi naîtra peut-être un socialisme factice mais plus sûrement encore la haine des Palestiniens pour les Juifs, haine soigneusement entretenue, plus tard, sous le protectorat britannique. Mon père me racontera souvent que le collectif dont il faisait partie entretenait les meilleures relations avec les paysans arabes du secteur et à cette époque, la plupart des Juifs qui s’établissaient en Palestine parlaient couramment l’Arabe, ce qui ne manquait pas de faciliter les rapports. »
Quand j’étais juif, page 122.

Ne vous laissez pas tromper par les apparences, l’homme qui est interviewé a beau avoir les cheveux blancs, son cœur a toujours 14 ans.

Son étude sur l’ancêtre du CRIF, l’UGIF, Des Juifs dans la collaboration. L’UGIF (1941-1944) (1980) a été diversement appréciée, mais peut-on s’en étonner ? La collection Que Sais-Je ? des PUF a pourtant fait appel à lui pour La Rafle du Vel’ d’Hiv’ ( 2002).

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A 64 ans, n’ayant que le certificat d’études puisqu’il avait dû quitter le collège à 14 ans, Maurice Rajsfus a soutenu une thèse de doctorat en sociologie sur « la manipulation de la mémoire ». Ses livres sont disponibles aux éditions du Détour ou d’occasion.

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