Société

Mines de cobalt en RDC : Les petits esclaves de la transition énergétique

La République démocratique du Congo dispose de 70 % des réserves mondiales de cobalt, un minerai essentiel dans la fabrication des batteries des téléphones et des ordinateurs portables, celles des voitures électriques ou encore des cigarettes électroniques. En 2014, l’UNICEF estimait à 40 000 environ le nombre d’enfants travaillant dans ces mines, tandis que Goldman Sachs prévoit que d’ici 2051, les véhicules électriques devraient représenter la moitié des ventes mondiales de voitures, énergie verte oblige. Peut-on parler d'« énergie verte » à propos du lithium et du cobalt qui entrent dans la composition des batteries des véhicules électriques ?

mise à jour le 04/01/25

Leur transition énergétique a un prix : celui de l’exploitation des enfants dans les mines de cobalt de la République démocratique du Congo (RDC).

D’après l’ONG World Vision, le travail infantile concernerait pas moins de 160 millions d’enfants dans le monde, soit 1 enfant sur 10. Agriculture, textile, travaux domestiques… ils sont aussi employés dans l’exploitation minière, comme c’est le cas en République démocratique du Congo, située au cœur de la Copper Belt et première productrice de cobalt.

Publicité

L’IFP Énergies Nouvelles (IFPEN), acteur majeur de la recherche et de la formation dans les domaines de l’énergie, du transport et de l’environnement, qui a succédé à l’Institut français du pétrole (IFP), nous explique que « le cobalt doit […] sa visibilité actuelle à son utilisation croissante dans les technologies bas carbone, également appelées technologies vertes (énergies renouvelables et batteries rechargeables) : il est présent notamment dans les aimants des turbines des éoliennes, mais aussi et surtout dans les cathodes des batteries lithium-ion et des batteries à hydrure métallique de nickel employées dans les véhicules électriques ou hybrides (Slack et al., 2017). »

Sur un site du gouvernement canadien, un des pays producteurs, on apprend aussi que « les composés de cobalt sont utilisés depuis des siècles comme pigment pour la poterie, le verre, les peintures et d’autres activités. [Il] est également un élément important de l’alimentation humaine en tant que composant de la vitamine B12. » Sa part de composition la plus importante se répartit néanmoins dans celle des batteries des véhicules électriques (40 %) et celle des appareils portatifs (30 %). D’après le livre blanc du Forum économique mondial, « elle devrait être multipliée par quatre d’ici à 2030, en grande partie en raison de l’adoption généralisée des véhicules électriques ».

Sur la scène mondiale, la Chine, première consommatrice, se place en tête des producteurs de cobalt affiné. Elle puise le minerai brut, dont dépend en grande partie notre technologie moderne, principalement en République démocratique du Congo. En 2022, la RDC a fourni 130000 tonnes de cobalt et sa réserve était estimée à 4 millions de tonnes.

« En RDC, environ 80 % de la production de cobalt provient des mines industrielles et 20 % des mines artisanales. Contrairement aux mines industrielles, portées par des entreprises multinationales qui utilisent des équipements et des technologies modernes, les mines artisanales sont menées par des individus ou des petites entreprises locales, qui utilisent des outils manuels pour extraire le cobalt des gisements de minerai. Ces mines sont généralement moins réglementées et font travailler de nombreux enfants au quotidien. Ce travail est pourtant illégal et très dangereux pour les mineurs. Au-delà des mines artisanales, il est également fréquent que des enfants escaladent les murs des grandes exploitations industrielles afin d’y retirer un peu de cobalt. Ces incursions illégales sont dangereuses et se soldent parfois par des accidents mortels ou des confrontations avec les autorités », peut-on lire sur le site de World Vision.

Ajoutons à ces accidents mortels et à ces confrontations avec les autorités le fait que ces enfants risquent de développer des maladies respiratoires, voire d’être abattus lorsqu’ils sont surpris par des gardes patrouillant dans ces mines ou par la police venue leur prêter main-forte à la demande des propriétaires. À Kolwezi, chef-lieu de la province de Lualaba et capitale mondiale du cobalt, les enfants, parfois accompagnés de leurs parents, profitent du temps entre deux tours de garde pour s’introduire dans les mines et tenter de récolter quelques pépites de cuivre et de cobalt, qu’ils revendent ensuite pour des sommes misérables. Ainsi, ils peuvent apporter un peu de nourriture à leurs familles. L’avocat spécialiste des droits humains Donat Kambola explique qu’il « n’y a pas une seule mine congolaise qui soit conforme au Code minier. Les sites ne sont pas suffisamment sécurisés, ce qui permet aux enfants de pénétrer clandestinement, et les négociants ne sont pas contrôlés, ce qui assure une totale impunité. »



Malgré de nombreuses enquêtes et reportages sur cette situation inquiétante d’un point de vue humanitaire, les choses sont loin de s’améliorer. Siddharth Kara, professeur de l’Académie britannique et auteur de Cobalt Red : Comment le sang du Congo alimente nos vies, étudie les formes modernes de l’esclavage et le travail des enfants depuis de nombreuses années. Dans cet ouvrage, il « explique comment la “ruée vers le cobalt” a entraîné d’innombrables morts et une contamination généralisée de l’eau, du sol et de l’air de la région ». Ce sont les résultats des effets nocifs des minerais auxquels les travailleurs, adultes et enfants, sont exposés, comme l’uranium ou le cuivre, présents dans les mines de cobalt. Malgré les risques encourus, aucune mesure n’est prise pour préserver la santé des habitants de Kolwezi, alors que l’inhalation des poussières et de gaz potentiellement cancérigènes, et la consommation d’eau contenant une concentration de cobalt relativement élevée entraînent des risques non négligeables. Pour Siddharth Kara comme pour d’autres chercheurs, les conditions d’extraction du cobalt dans les mines congolaises violent à plusieurs niveaux les droits humains. Inutile d’espérer un quelconque changement dans l’extraction du cobalt, quand le directeur de l’Entreprise générale du cobalt (EGC), aux accusations sur la question des droits humains, répond : « un de nos leitmotivs, une de nos batailles sera de démontrer qu’en fait l’extraction minière en RDC est pratiquée de manière responsable. »

Outre le cuivre et le cobalt, le diamant est également extrait des mines congolaises. Là encore, le nombre d’enfants qui y travaillent reste difficilement quantifiable. Contrairement aux mines de cobalt, qui sont à ciel ouvert, les mines de diamants sont creusées en profondeur. « Ils sont dans une situation de risque extrême. Sous terre, ils manquent d’air, ils développent des maladies des poumons, des emphysèmes… Ils descendent parfois jusqu’à 70 mètres de profondeur ! Ces enfants évoluent dans de toutes petites galeries et les exploitants leur donnent simplement de l’aspirine pour tenir. Certains de ces enfants deviennent ensuite accros à ce médicament ou à d’autres. Et l’avenir de ces jeunes travailleurs est compromis : ils sont nombreux à ne pas aller à l’école », peut-on lire sur le site de l’Unicef. « Mais il faut aussi parler de la prostitution dans ces zones. Des filles mineures se prostituent. Elles ont pour clients les hommes qui travaillent dans ces mines de diamants. »

Publicité

En ce qui concerne la santé, les mines de cobalt à ciel ouvert apportent elles aussi certains risques. « Chez l’homme, comme chez l’animal, les quelques études disponibles montrent que l’exposition chronique au cobalt par voie orale se caractérise par des effets respiratoires (œdème…), cardiovasculaires (cardiomyopathie), gastro-intestinaux, hématologiques (polycythémie…), musculo-squelettiques, hépatiques, rénaux, oculaires (atrophie optique…), thyroïdiens et sur l’état général (Ineris, 2006). »

Ce qui amène ces enfants à risquer leur vie dans les mines, c’est la situation particulièrement précaire de leurs familles. Quand on a faim, tous les membres de la famille doivent se retrousser les manches, surtout en l’absence totale d’aide de la part de leur gouvernement. Ajoutez à cela des institutions peu regardantes sur le sort de la population et des industriels chinois peu soucieux de l’impact délétère que peut avoir cette importante source de richesse, le profit l’emportant sur les conditions de vie et les droits humains.

Une étude d’IMPACT réalisée à partir de témoignages récoltés auprès d’exploitantes artisanales et des négociantes de cobalt de Kolwezi en 2022 et en 2023 a permis de mettre en évidence une certaine réalité à travers l’histoire de « Gloria », un personnage fictif qui représente toutes ces femmes. Ainsi, Gloria raconte qu’elle n’a d’autre choix que d’aller travailler à la mine de cobalt, car c’est encore l’activité la mieux rémunérée, qui lui garantit de pouvoir mettre à manger sur la table. Les revenus de son mari sont parfois insuffisants, et elle aimerait envoyer ses enfants à l’école. Pourtant, même dans des conditions de travail indignes, certains sites leur sont refusés et, lorsqu’elles arrivent toutefois à y travailler, elles sont susceptibles d’être escroquées lors de la revente de leurs maigres récoltes.

À Kolwezi, alors que le revenu de subsistance est estimé à 15,78 $ par jour, le travail des femmes dans les mines ne leur rapporte quotidiennement que 2,15 $ à 8,60 $. Pour gagner plus et faire manger toute la famille, Gloria, désespérée, n’a pas d’autre choix que d’y emmener ses enfants. De toute façon, ses enfants l’y accompagnent déjà, car c’est le seul moyen qu’elle a de les surveiller durant la journée. Pendant que les aînés travaillent, les petits jouent à proximité, jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge d’apprendre et d’exercer l’extraction –en général autour de 6 ans. Vous vous demanderez certainement pourquoi Gloria tient à avoir ses petits près delle, dans un lieu si dangereux pour leur santé, plutôt que de les déposer à l’école le matin pour quils y passent la journée à apprendre des choses utiles pour leur avenir ?

La première cause, nous l’avons vu, est la grande pauvreté de la population dans cette région. Cette étude nous apprend que les frais de scolarité à Kolwezi s’élèvent à 35 $ l’année –ce que Gloria et son mari ne peuvent pas payer. Alors, pour conserver leur logement, ils sassurent néanmoins de minces revenus complémentaires, puisque les enfants sont payés entre 0,86 $ et 2,50 $ par jour. Juste pour joindre les deux bouts. « Dans certains cas, les mineurs artisanaux peuvent également être payés en nature, plutôt qu’en espèces. Par exemple, ils peuvent recevoir des aliments, des médicaments, des vêtements ou d’autres biens en échange du minerai de cobalt qu’ils extraient. » (World Vision) C’est un cercle vicieux, une sorte de piège économique. Et cette misère est très utile puisqu’elle assure, grâce à une main-d’œuvre particulièrement aux abois et tellement démunie, des revenus considérables aux exploitants de ces mines dévoreuses.

Cette situation criante d’injustice et, de façon terrifiante, meurtrière, ne semble pas le moins du monde ébranler les consciences. Là où il y a du profit, pas de place pour les sentiments (surtout lorsque le prix du cobalt se situait, pour l’année 2018, entre 73000 $ et 95000 $ la tonne, pour revenir à 64000 $ en 2022). Des gardiens vont jusqu’à soutirer de largent aux travailleurs pour ne pas dénoncer la présence de leurs enfants. Une exploitante explique que « si lon veut vraiment empêcher les enfants d’entrer dans les mines, il faut leur donner de quoi manger. Quelqu’un qui a le ventre plein ne peut pas interdire à un enfant affamé de travailler dans une mine ».

Cela reste difficile à imaginer : d’un côté, des mines qui rapportent autant d’argent chaque année, avec une demande toujours croissante pour le métal le plus cher utilisé dans les batteries, et, de l’autre, cette incapacité à investir pour améliorer la vie des personnes travaillant et vivant à proximité. Peut-on espérer que des entreprises chinoises collaboreront avec les autorités de Kolwezi afin d’apporter leur aide à la population locale, plutôt que d’embaucher des mercenaires ? Est-on en droit d’imaginer que le sort des enfants congolais, qui ne peuvent se rendre à l’école et risquent leur vie dans les mines, préoccupe réellement les producteurs et les autorités locales ?

Publicité

En attendant, le rapport de l’IMPACT propose des axes d’amélioration et invite également les consommateurs et les entreprises non seulement à parler de Gloria autour d’eux, mais aussi à réfléchir à leur façon de consommer. Les prix exorbitants du cobalt amènent un certain nombre de pays et d’entreprises à investir dans la recherche et le développement d’alternatives aux batteries lithium-ion sans cobalt.

Chères lectrices, chers lecteurs,

Soyez acteur du changement en soutenant un journalisme véritablement indépendant et de qualité en vous abonnant à notre média financé par les dons de personnes comme vous.

Accédez à des contenus exclusifs
et soutenez notre indépendance

Abonnez-vous

partagez cet article !

3 commentaires sur "Mines de cobalt en RDC : Les petits esclaves de la transition énergétique"

Laisser un commentaire

  1. Tout ces magnifiques pays d’Africains surcorrompus à en battre l’Ukraine, qui respectent et perpétuent la culture ancestrale de l’esclavage même et surtout des enfants. Mais pas que. Beaucoup d’entre eux qui tendent le collier incrusté dans leur cou à la laisse russe à l’effet d’en profiter, crachent à présent leur pus sur la France pour l’avoir tellement enviée. Et ces exsudats pathologiques sentent la mort.

Newsletter

La Boutique du 4-4-2

Société

Accédez à des contenus exclusifs et soutenez notre indépendance

Abonnez-vous

Accédez à des contenus exclusifs et soutenez notre indépendance

Abonnez-vous

Accédez à des contenus exclusifs et soutenez notre indépendance

Abonnez-vous