Né en 1970, Ekrem İmamoğlu, originaire des côtes turques de la mer Noire, fait fortune dans l’immobilier avant de se lancer en politique. Issu d’une famille de gauche traditionnellement social-démocrate aux tendances conservatrices, où l’islam occupe une place importante, il rejoint le Parti républicain du peuple (CHP) en 2008 et devient, l’année suivante, dirigeant du mouvement de jeunesse du parti.
Aux élections municipales de 2014 il est élu maire de Beylikdüzü, un district d’Istanbul et occupe cette fonction jusqu’en 2019. La même année, il est candidat du CHP aux élections municipales d’Istanbul et mène une campagne aux accents islamiques. Les premiers résultats le montrent vainqueur, ce qui dérange grandement le camp de Recep Tayyip Erdoğan, qui, avec son parti de l’AKP (Parti de la justice et du développement) vont contester les résultats. L’élection d’Imamoğlu qui a été annoncée par le Conseil électoral supérieur (YSK) le montre avec 13’729 voix d’avance après le recompte du 17 avril. Le 6 mai suivant, le scrutin est annulé par le YSK qui ordonne la tenue de nouvelles élections. Durant la campagne, présenté par le camp d’Erdoğan comme le « Grec ennemi de la nation » qui veut « transformer Istanbul en Constantinople », il est la cible d’accusations d’appartenance au terrorisme, notamment de la part d’Erdoğan. À l’issue du nouveau scrutin, le 23 juin, il est réélu avec 54,2 % des suffrages, soit 5,4 points de plus que lors de l’élection précédente et prend ses fonctions le 27 juin suivant avec un conseil municipal non renouvelé qui reste majoritairement dans l’AKP.
Toujours durant cette année mouvementée de 2019, l’exécutif d’Erdoğan est accusé d’empêcher le bon fonctionnement de l’administration d’Imamoğlu; les banques publiques refusent – même à court terme – de financer les projets d’infrastructures qui nécessitent une urgence de la municipalité, ce qui oblige le maire à chercher des fonds vers les banques étrangères. Du paiement des salaires des employés municipaux aux projets d’extension du métro, toute opération financière de la mairie est refusée. Le 31 mars 2024, Ekrem İmamoğlu est réélu maire d’Istanbul avec environ 10 points d’avance sur son concurrent du parti présidentiel AKP, ce qui provoque des manifestations de grande ampleur à Istanbul et aussi à Ankara où le maire Mansur Yavas du même parti est également réélu. Ekrem İmamoğlu, potentiel candidat à l’élection présidentielle turque de 2028 est l’une des personnalités politiques préférées des Turcs et principal rival d’Erdoğan. Raison pour laquelle il est visé par des procédures judiciaires afin d’éliminer sa candidature. Ainsi, cette année, il est visé par six procédures judiciaires.
Le 18 mars 2025, son diplôme universitaire est annulé, ce qui pourrait avoir comme conséquence l’interdiction de sa candidature à l’élection présidentielle de 2028. Le jour suivant, au lendemain de l’invalidation de son diplôme, il est arrêté par la police avec plus d’une centaine de ses collaborateurs, d’élus et membres de son parti, pour des accusations de « corruption », « terrorisme » et « soutien au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) ». Son arrestation déclenche une vague de contestation dans de nombreuses grandes villes de l’ouest du pays comme Istanbul, Ankara, Izmir et Antalya. Le maire d’Istanbul dénonce des « accusations immorales et sans fondement ». Le 23 mars 2025, un juge ordonne son incarcération pour « corruption ». Le jour même, il est incarcéré et démis de ses fonctions par le ministre de l’Intérieur. Il est clair qu’Erdoğan a sorti le grand jeu. Depuis qu’il est maire d’Istanbul, Imamoğlu communique énormément sur les réseaux sociaux. La Turquie étant l’un des pays où la population utilise le plus les réseaux sociaux pour s’exprimer sur les questions politiques, Imamoğlu a bien compris qu’il devait se montrer le plus souvent possible, ce qui a beaucoup dérangé ses détracteurs. Imamoğlu avait déjà été condamné à plusieurs reprises et la goutte d’eau qui a fait déborder le vase est sans doute l’accusation de connivence avec l’organisation pro-Kurde du PKK classée terroriste par la Turquie mais aussi l’UE, les USA et nombre de pays à travers le monde. Ceci survient alors que la Turquie entame un processus de paix avec le PKK. Il y a ainsi un renforcement de la répression kurde depuis ce processus, notamment plus d’une dizaine de maires kurdes ont été destitué ainsi que de nombreuses arrestations de journalistes, politiciens, activistes.
Les analystes politiques se demandent si Erdoğan n’a pas dépassé la ligne rouge, s’il n’a pas fait le pas de trop. Face à cette parodie de justice, l’opposition qui commençait à s’unir autour du personnage d’Imamoğlu entame à présent une grande vague de contestation au niveau national. Rappelons que le dernier épisode de très grandes protestations était en 2013, lors des évènements du Gezi qui avaient duré plusieurs semaines. Se vantant de gagner les élections depuis 2002, Erdoğan a face à lui un candidat qui pourrait faire basculer les choses. Depuis 2018, il gagne les élections, mais au prix de manipulations toujours de plus en plus grossières, notamment avec des élections clairement inéquitables et des arrestations massives d’opposants. Et donc, pour garantir une nouvelle fois son élection, Erdoğan se lance dans un plan de division du CHP – parti principal d’opposition, et un processus de paix avec le PKK pour récupérer le vote kurde, ou du moins, pour amadouer les Kurdes du parti DEM (Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples) qui pourraient se mêler de cette manoeuvre politique.
Ekrem millettir. pic.twitter.com/i3HExdTdg0
— Ekrem İmamoğlu (@ekrem_imamoglu) March 25, 2025
Manœuvre politique entamée très/trop tôt, alors que l’élection présidentielle aura lieu en 2028, les analystes se demandent pourquoi cette précipitation. Il y a plusieurs explications à cela. Tout d’abord le contexte extérieur qui est très favorable à Erdoğan, en effet, diplomatiquement, la Turquie se sent en position de force sur beaucoup de fronts. Mais il y a aussi l’usure du pouvoir, Erdoğan se sent nécessairement plus fragile et adopte des mesures politiques plus sévères pour préserver son pouvoir.
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