Résistance

Environnement

mise à jour le 28/12/20

Résistance

New York, 6h35. L’aube se dessine, les premiers rayons du soleil pénètrent l’atmosphère et laissent place à un nouveau jour. Une nouvelle histoire débute dans ce décor quasi déshumanisé, transpirant l’indifférence, la passivité, la froideur et le manque d’empathie. Les buildings émergents se succèdent aux maisonnettes pleines de charme. Le béton devient la couleur de prédilection. Le ronronnement des autos a remplacé la douce mélodie des oiseaux et les émanations douteuses se sont substituées à la rosée du matin. Mère Nature entame sa survie dans ce paysage suffocant, quant à moi, il est l’heure d’enfiler mon costume de scène et débuter une dure journée de labeur. Une journée de plus…

J’ai vu le jour dans les années 60 aux États-Unis durant les fameuses sixties. L’ère de toutes les révolutions : sexuelle, culturelle, politique, scientifique et technologique.
« L’ère des premières », comme on aime la surnommer, celle de la libération, l’émancipation et la consommation.

Les débuts sont toujours difficiles, ou pas. Pour moi, ce fut une véritable réussite. Je peux l’avouer sans rougir, mon arrivée dans ce monde a été une Révolution. Une arrivée remarquée, appréciée voire adulée et vite adoptée.

Très vite, on me trouvait incontournable.
J’étais partout, à la télé, dans les foyers, les magasins, les aéroports, j’ai même été l’égérie de Louis Vuitton, un court instant.
J’ai bouleversé notre mode de vie.

Un amour inconditionnel m’était voué, encore aujourd’hui, malgré le poids des années.

J’ai parcouru la planète grâce à ma condition privilégiée.
Ma renommée dépasse mes frontières, elle est mondiale et je pèse mes mots.
J’ai visité tous les recoins de la Terre, de Rio à Moscou, en passant par Hollywood, Montréal, Paris, Londres ou Prague. Seules l’Afrique et l’Asie sont longtemps restées chasse gardée. Un terrain défendu que je me refusais de pénétrer par arrogance et snobisme.

Jusqu’au jour où une rencontre improbable a tout fait basculer. Son pouvoir de persuasion me laissa sans mouvement, je me retrouvai sur une terre inconnue. Je venais de fouler le sol d’Alger-la-Blanche. Un moment d’étourdissement m’envahit, des sensations nouvelles s’emparèrent de mon âme. Et tout mon ressenti, mes préjugés s’évaporèrent. Un autre continent s’offrait à moi et je compris qu’ici plus qu’ailleurs, j’étais chez moi…

Pendant des décennies, j’ai mené ma vie en véritable seigneur.

J’ai su m’imposer comme un symbole: symbole de la modernité, du chic et du glamour. Personne ne pouvait rivaliser…

Je me souviens de ce temps où tout était parfait, c’était encore hier. Rien qu’hier, là, tout près de moi. L’odeur de ce sentiment de suprématie, d’appartenance à l’autre et que tout est acquis, pour toujours, est encore palpable… Je régnais alors en Maître Absolu…

« Que j’aime me sentir désirable. J’aime sentir le toucher de ces doigts qui m’enlacent.
J’aime que l’on m’arrache jusqu’à en devenir indispensable. Ce sentiment d’être possédé transcende toutes mes espérances.
Je n’y peux rien si l’on me voue un tel engouement.
Je frissonne rien qu’à l’idée d’être partagé, d’envahir l’espace, ton espace, car mon existence est inexorablement liée à la tienne.
Tu as fourni tellement d’efforts à me modeler qu’aujourd’hui je t’appartiens à tout jamais.
Ma force est ma longévité, ma liberté celle de flotter.
Serviable, disponible, toujours à l’écoute, je n’ai jamais ressenti ni rancœur ni rancune lorsque l’on m’utilise, me balade puis me jette. »

Mais depuis quelque temps, une ombre passe, et tel un nuage au-dessus de ma tête, la menace plane. Je ressens cet étau, qui s’approche et qui veut m’emprisonner, se resserrer autour de mon cou. Ma respiration ralentit, mon pouls devient irrégulier…

Comment oses-tu ?
Moi, qui ai toujours tout fait pour toi !
J’ai toujours assouvi tes moindres désirs. Grâce à moi, tu as subjugué le monde, tu y as créé une fortune intarissable. Finalement, je n’étais qu’un objet, un moyen de réussite. Un de plus…
Toi, qui te pavanais à mon bras.
Je refuse de disparaître. Je t’interdis même d’y songer.
Je ruinerais ta carrière, ta vie et celle de ta progéniture. Le compte à rebours a déjà commencé. As-tu oublié d’où je viens, qui je suis ?
Peut-être que ta mémoire flanche avec les années, mais je te le dis, on ne se débarrasse pas de moi.
Tu es venu me chercher où il était inaccessible d’aller. Tu as pris d’importants risques pour préparer ma venue dans ce monde. Pourquoi ce changement si soudain ? Pourquoi faire table rase de tout ce bonheur partagé ? Tu penses peut-être pouvoir me remplacer, soit ! Mais tu seras déjà mort que je vivrai encore. Malheureusement, pour toi et ton espèce, tu n’as pas mesuré les conséquences. Tu n’as regardé que le moment présent, le plaisir d’un instant. Or, tu apprendras à tes dépens que la sagesse d’un homme s’acquiert avec la retenue et la maîtrise de soi.

Pauvres mortels qui pensaient tout savoir, tout maîtriser. Il y a des lois que vous ne pouvez contrôler.

Des événements auxquels vous ne pourrez échapper.
Finalement, vous n’êtes que des pantins, des âmes sans vie et sans cervelle.

Je vous plains et je commence même à éprouver de la pitié. Mais ne vous méprenez pas, je ne laisse aucune place aux sentiments. Je ne mange pas de ce pain-là.
Après tout, vous l’avez bien cherché et l’heure de la revanche a sonné.
Vous avez voulu jouer avec le feu, alors que certains plus aguerris, vous avaient alerté d’un aller sans retour.

Pauvre de vous ! La cupidité aura votre peau !
J’ai déjà enclenché votre fin et mon venin se dissipe déjà parmi vous. Latent, impassible et dévastateur.
J’ai envahi l’air que vous respirez, l’eau que vous buvez, le moindre centimètre carré que vous possédez, ou plutôt ce que vous pensez posséder.
Vous êtes à ma merci pour l’éternité !
Je vous promets un avenir sans lendemain. Une vie insipide parsemée d’horreur et de douleur. Vous m’avez sous-estimé. Vous avez oublié que je viens des entrailles de la Terre, du plus profond de cet univers. Je suis ce pollueur résistant. Je suis le Sac Plastique…

Kate pour « Le Média en 4-4-2 »

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