Portrait en 4-4-2 : Les aventures d’Éric Dupond-Moretti, le trublion bien en cour

Éric Dupond-Moretti ne cesse d'intervenir au cours de l'actualité : coups de gueule, polémiques, bras d'honneur vers Olivier Marleix qui venait de rappeler sa mise en examen pour prise illégale d'intérêts… Ce poil à gratter dans le sens du poil a été bien récompensé par une invitation à l'université d'été du Medef et la Légion d'honneur ce 14 juillet à l'instar d'Alexis Kohler, un autre mis en examen pour prise illégale d'intérêt. Retour sur le récent passé de ce trublion bien en cour.

mise à jour le 06/09/25

De Monaco à Paris, son parcours tumultueux défie toutes les règles de déontologie.

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Il était une fois… Son Altesse Sérénissime Immanuel de Agrella, roi depuis 2014 de l’imaginaire Principauté de Monte de Agrella, l’un des trois plus petits États du monde, situé à Monaco. Avant d’accéder au trône, il avait partagé, en décembre 2012 à Monaco, la même cellule que l’escroc international Jean-Pierre Nitkowski. Ce dernier était à la tête d’Exelyum, une société basée aux Seychelles, une vaste escroquerie, une pyramide de Ponzi à la Bernard Madoff, estimée 20 millions d’euros. L’Autorité des marchés financiers avait mis en garde les éventuels investisseurs attirés par ses fabuleux intérêts. Immanuel de Agrella était défendu par un avocat, mais c’est son codétenu Nitkowski qui, en échange de prétendus tuyaux boursiers, en avait payé les honoraires. Cet avocat s’appelait Éric Dupond-Moretti. Le montant de ses frais s’élevait à 100 000 €. Immanuel de Agrella lorsqu’il était incarcéré à Monaco s’est dit déçu des services de son avocat Éric Dupond-Moretti :

« Il est venu me voir deux fois en prison. Finalement, il m’a représenté pour un fait d’outrage à Monaco, et il m’a représenté aussi pour une demande de sortie de prison anticipée de Nice où j’avais été transféré. »

Il a dû trouver que 100 000 €, c’était cher payé pour deux visites.

Un étrange virement blanchi par une Maserati à Monaco

Le 5 mars 2013, cinq jours après avoir reçu ces 100 000 €, Eric Dupond-Moretti les avait utilisés pour l’achat d’une Maserati Grancabrio noire — 95 158 euros, dont 20 158 euros en cash — vendue par un garage de Monaco.

Le juge d’instruction lyonnais, Marc-Emmanuel Gounot, qui instruisait l’affaire de la société Exelyum, avait découvert au cours de cette enquête ce virement sur le compte d’Éric Dupond-Moretti. La voiture a depuis été revendue « légalement » par l’avocat, devenu entre-temps ministre de la Justice. Il n’a donc pas eu à la faire figurer dans sa déclaration de patrimoine.

Dupond-Moretti, avocat de Rybolovlev

Dupond-Moretti a défendu un autre milliardaire : le collectionneur d’art russe et résident monégasque Dmitri Rybolovlev. Ce dernier avait porté plainte le 9 janvier 2015 contre son intermédiaire avec Sotheby’s, le marchand d’art suisse Yves Bouvier. Bouvier aurait surévalué trente-sept tableaux qu’il lui avait vendus après les avoir achetés chez Sotheby’s, ce qui avait fait perdre un milliard d’euros à Rybolovlev.

Copinage monégasque

Avant l’entrée en scène de Dupond-Moretti, Me Bersheda, avocate de Rybolovlev, avait prévenu par SMS le commissaire principal Christophe Haget et son adjoint, Frédéric Fusari, de l’arrivée dans la Principauté d’Yves Bouvier, contre qui son client avait porté plainte. Le Monde a révélé une grande proximité de l’avocate, sur fond de copinage et de cadeaux, avec plusieurs personnalités éminentes de la Principauté, dont le ministre de la Justice Philippe Narmino. Rybolovlev sera donc accusé d’avoir influencé la Justice monégasque. Un séisme ! La quasi-totalité de l’appareil judiciaire a dû changer de têtes.

Si Rybolovlev porte plainte, il est aussi maintes fois l’objet de plaintes. C’est un habitué des prisons, des prétoires, autant que des chalets à Gstaad et de la Société des Bains de mer. L’article Wikipedia regorge de détails à ce sujet. Dupond-Moretti, qui le défend dans une affaire de corruption, s’acharne contre la partie adverse. Parmi les victimes : Édouard Levrault, magistrat français détaché à Monaco, en charge du dossier Rybolovlev.

Un juge débarqué par Macron et Moretti

Le juge Édouard Levrault avait été détaché le 5 juillet 2016 à Monaco pour une période de trois ans, renouvelable une fois – le renouvellement n’est pas un droit, mais un usage sur le Rocher. En décembre 2018, le directeur des services judiciaires de Monaco lui avait assuré qu’il était favorable à son renouvellement, mais avait brutalement fait volte-face le 24 juin 2019, en indiquant que ses décisions n’avaient pas à être motivées. En fait, c’est à la suite d’une intervention d’Emmanuel Macron que les fonctions du juge n’ont pas été reconduites.

Fait très inhabituel, le juge s’est répandu en griefs à l’encontre de la Justice monégasque dans l’émission « Pièces à conviction » de France 3, le 10 juin 2020. Il avait laissé entendre qu’il avait été écarté pour avoir mis en cause dans ses enquêtes Dmitri Rybolovlev et Christophe Haget, le chef de la police monégasque.
De plus, Édouard Levrault porte plainte devant la Cour européenne des droits de l’Homme qui ne lui a pas donné raison, car, d’un point de vue strictement légal, le détachement étant de trois ans, il n’y avait pas à contester.

Avocat de Dmitri Rybolovlev et de Christophe Haget, Éric Dupond-Moretti n’a pas apprécié les critiques de Levrault sur France3. Il porte plainte contre lui et saisit le CSA.
De son côté, Christophe Haget porte plainte pour violation du secret de l’instruction et demande la saisine du Conseil supérieur de la magistrature afin de sanctionner le juge Levrault.

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Une fois devenu ministre, l’avocat règle ses comptes

Nommé ministre de la Justice le 6 juillet 2020, Dupond-Moretti règle les comptes de l’avocat Dupond-Moretti. Le 31 juillet 2020, sa directrice de cabinet ordonne à l’Inspection générale de la justice une enquête administrative sur Edouard Levrault, portant à la fois sur ses propos dans l’émission de France 3 et sur ses investigations à Monaco.

Dupond-Moretti lance le 18 septembre 2020 des enquêtes administratives contre trois autres magistrats du Parquet national financier. Les quatre juges poursuivent Dupond-Moretti via la Cour de Justice de la République.

Le Conseil supérieur de la magistrature lui reprocher alors de s’être placé « dans une situation objective de conflit d’intérêts » en ordonnant l’enquête contre le juge, alors même qu’il était un mois avant partie prenante de l’affaire. Sous cette pression, le Premier ministre Jean Castex finit par prendre, à l’automne 2020, deux décrets de « déport » censés empêcher le garde des sceaux de s’impliquer dans toutes les affaires « dont il a été l’avocat ou dans lesquelles il a été impliqué ».

Happy end

Edouard Levrault a été blanchi par le Conseil supérieur de la magistrature, le 15 septembre 2022, des poursuites disciplinaires engagées en 2020 par le ministre de la Justice.

La Cour européenne des droits de l’homme a donné raison à Me Bersheda, avocate du collectionneur milliardaire Rybolovlev : Médiapart n’avait pas le droit de divulguer ses SMS. Elle, en revanche, a été relaxée d’atteinte à la vie privée pour avoir enregistré Tania Rappo, une confidente de longue date de la famille Rybolovlev. Cette dernière, sans se douter qu’elle était enregistrée (a-t-elle assuré), décrivait la monumentale extorsion de la part Yves Bouvier. Tania avait donc porté plainte contre l’avocate (vous suivez ? parce ce n’est pas facile de s’y retrouver dans ce méli-mélo). Cette affaire de commission de 100 millions sur une vente d’un milliard a été depuis, comme il se doit, résolue à l’amiable.

Quant au commissaire Christophe Haget, tout d’abord inculpé de trafic d’influence passif, de violation du secret de l’instruction et de corruption passive, il termine sa « riche carrière », selon les termes de Monaco-Matin, à Cannes-Le Cannet.

Irresponsable et pas coupable

Eric Dupond-Moretti se porte également très bien. Dans sa bienveillante décision du 29 novembre 2023, la Cour de justice de la République a estimé que le garde des sceaux était, certes, « en situation objective de conflits d’intérêts » et que ses décisions étaient matériellement constitutives de « prises illégales d’intérêts », mais… l’a relaxé, estimant qu’il ne le savait pas consciemment… [NDLR : après quarante ans de carrière !]

L’argent fait le bonheur

Selon l’amusant site Le guide de l’entrepreneur, Éric Dupond-Moretti « est connu pour sa défense des droits humains et pour son engagement contre les injustices sociales. » Son patrimoine s’élève à 10 millions d’euros. Vous pouvez zapper le détail, si vous le trouvez un peu trop long. Le voici :

Outre sa maison de 300 mètres carrés à Nice (1,55 million d’euros en 2018) et ses 3,5 hectares de vignes à Collioure, il possède un appartement de 200m2 à Paris (1,8 million d’euros en 2010, mais qui vaut à présent 2,8 millions), la moitié des parts d’un autre appartement de 107 m2 dans la capitale (587 000 € en 2019), un logement en Corse, ainsi que 50 % d’un pied-à-terre de 40m2 en Italie. Il est propriétaire d’une maison dans les Hauts-de-France, une villa de 300m2 à Nice, d’une Bentley (55 000 € en 2017), une voiture de luxe achetée 83 000 € en 2007, ainsi que d’une moto Harley-Davidson (24 000 €) et un bateau (30 000 € en 2014). Il a réussi sa vie puisqu’il porte (alternativement quand même) une montre Rolex Daytona (13 000 €) euros et, entre autres, une F.P. Journe (25 000 €).

Il a déclaré en 2019 avoir gagné 857 000 euros net en 2019, dont 650 000 € de revenus d’avocat et ses droits d’auteur et prestations d’acteur (89 000  € versés par le Théâtre de la Madeleine par exemple). On ne se refait pas : le ministre de la Justice a oublié de déclarer une partie de ses droits d’auteur dans sa déclaration d’intérêts, alors même qu’ils avaient été communiqués à l’Urssaf.

Le juge Levrault contre-attaque

L’ancien juge monégasque Edouard Levrault, actuellement président de la chambre correctionnelle à Nice, poursuit en diffamation l’ex-garde des Sceaux. Il l’accuse d’avoir violé le secret de l’instruction au détriment de l’un de ses clients, dans son dernier spectacle et dans son livre, J’ai dit oui. Le procès se tiendra en avril 2026 à Paris au tribunal correctionnel.

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À suivre.

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