Le grand silence du cinéma français face à Frantz Fanon
On aurait pu croire à un mauvais rêve : en 2025, alors que les luttes anticoloniales continuent d’alimenter les mouvements sociaux — avec le Mali, le Niger et le Burkina Faso, le Tchad qui ont met fin à la coopération militaire avec la France —, le cinéma français découvre enfin Frantz Fanon… pour mieux l’ignorer. Fanon, le biopic engagé de Jean-Claude Barny, a beau avoir vu le jour — miracle ! — il est projeté dans à peine 70 salles en France. Un chiffre ridicule comparé aux centaines d’écrans ouverts sans broncher aux comédies lourdingues ou aux superproductions sans âme.
Et là, surprise (ou pas) : parmi les grands absents, les cinémas du groupe MK2, troisième réseau de cinémas à Paris, ce bastion de la « culture » tenu par la dynastie Karmitz — Les Karmitz étaient en effet les plus gros importateurs de médicaments et de produits chimiques dans les pays des Balkans —, enfants du héros du 7e art, Marin Karmitz, ex-icône du gauchisme à bobines. La société, aujourd’hui dirigée par ses rejetons Nathanaël et Elisha, semble avoir développé une allergie curieuse aux récits qui ne font pas rire bêtement ou ne rentrent pas dans la case « cinéma d’auteur gentil ».
Les enfants Karmitz, descendants d’opprimés juifs qui oublient vite
Ironie mordante : les enfants Karmitz, Nathanaël et Elisha, à la tête de MK2, n’ont pas hésité à signer un accord leur octroyant les droits mondiaux de diffusion de l’œuvre de Claude Lanzmann, dont l’incontournable Shoah, film-fleuve sur le génocide des Juifs d’Europe.
Mais alors, Shoah oui, Fanon non ? Génocide reconnu, colonisation ignorée ? Faut-il en conclure que certaines violences sont dignes d’être montrées, d’autres non ? Serait-ce parce que Fanon touche à un autre tabou : celui du colonialisme français (par la gauche), et, plus largement, des formes modernes d’occupation et d’oppression, comme celle – disons-le – de la Palestine par Israël ?
Dans Les Damnés de la Terre (1961), Fanon affirme que la violence peut constituer un outil légitime pour les opprimés dans leur quête de liberté. Transposée aujourd’hui au conflit israélo-palestinien, une telle position serait aussitôt taxée d’antisémitisme — et ce, même si Raz Segal, historien israélien spécialiste de la Shoah, qualifie les actions de son propre pays à Gaza de « cas d’école de génocide ».
La pensée de Fanon ne s’arrête pas aux frontières de l’Algérie. Elle fait écho aux luttes contre l’apartheid en Afrique du Sud, aux émeutes de Ferguson, aux voix palestiniennes étouffées sous les bombes. Serait-ce ce lien gênant, cette continuité historique entre colonisation et occupation, qui freine sa diffusion ? Lorsque Fanon critique l’oppression structurelle, il ne choisit pas ses victimes. Alors pourquoi certains choisissent-ils leurs martyrs ?
Jean-Pascal Zadi, lui, n’a pas ce souci…
Pendant que Fanon rame pour exister, Le Grand Déplacement, dernière farce de Jean-Pascal Zadi, trône fièrement dans toutes les colonnes culture des grands médias et s’installe tranquillement sur les écrans. Une production calibrée, bien docile, où l’on s’amuse des noirs sur la lune. Rassurez-vous braves gens, ici, on ne touche pas à vos certitudes.
Quand il s’agit de faire rire à coups de clichés bien tolérables, il y a du budget, de la promo, du CNC, du tapis rouge. Mais un film qui ose parler de décolonisation, de psychiatrie politique ? Là, c’est blackout. Silence radio. On ne dérange pas le public bourgeois avec ce genre de « narration minoritaire », comme diraient certains experts en marketing culturel.
Le CNC, ce grand aveugle volontaire
Et que fait le Centre National du Cinéma dans cette affaire ? Rien, bien sûr. Fanon aurait pu bénéficier d’un soutien massif, d’un label « œuvre de mémoire », d’un relais scolaire. Il aurait pu être montré à tous les lycéens de France, pour qu’enfin, un autre récit émerge dans les classes. Mais le CNC a visiblement d’autres priorités : arroser de subventions les énièmes drames feutrés sur la bourgeoisie du 6e arrondissement, ou soutenir le 15e long-métrage d’un auteur torturé en crise existentielle… quelque part entre un café-théâtre et une plage grise de Normandie.
Fanon : un film, une claque, une absence coupable
Et pourtant, Fanon est là. Il existe. Contre vents, marées, et boycotts feutrés. Porté par Alexandre Bouyer, incarnant un Fanon incandescent, hanté mais combatif, le film est un acte de résistance. Une claque visuelle, intellectuelle, politique. Il ne s’agit pas d’un simple biopic : Fanon est un manifeste. Une bombe douce lancée contre le confort idéologique français.
Le public, lui, ne s’y trompe pas. En Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, les salles sont pleines. Les débats fleurissent, les larmes coulent, les consciences s’éveillent. Plus de 9 500 entrées en trois jours pour un film censuré des grands circuits : cherchez l’erreur.
Alors, pourquoi Fanon dérange-t-il autant ?
Parce qu’il pose la question que le cinéma français n’aime pas entendre : qui a le droit de raconter l’Histoire ? Et plus encore : qui contrôle le récit ? En refusant d’entrer dans les cases, Fanon dérange ceux qui les dessinent. En affirmant la parole noire sans filtre ni permission, il fait peur.
Ce n’est pas un « oubli » de programmation. C’est un choix. Un choix politique. Celui de museler les voix qui déstabilisent. Celui de faire taire un homme qui a mis à nu la violence avec une lucidité dévastatrice.
Fanon, c’est maintenant. Et c’est à vous.
Ce film aurait pu être une œuvre patrimoniale. Il est devenu un cri. Et ce cri, chacun peut le porter. Le CNC ne le fera pas. MK2 non plus. Alors partagez, recommandez, allez le voir. Parce que Fanon ne parle pas que du passé. Il parle d’un présent où les puissants contrôlent le récit, où la mémoire devient une marchandise.
Mais au fond, il ne s’agit pas seulement de noir ou de blanc. Pas uniquement d’arabe ou de juif. Ce que l’Histoire nous enseigne — des esclaves aux Vendéens réprimés par la République naissante, des peuples colonisés à ceux aujourd’hui bombardés —, c’est que ce sont toujours les mêmes qui trinquent : les peuples. Le peuple qui souffre, qui se bat, qui tombe, peu importe sa couleur ou sa religion. Et ceux qui frappent, qui censurent, qui effacent, ce sont toujours les élites. Les élites qui s’indignent sur commande, qui célèbrent certains morts et en effacent d’autres, qui contrôlent les récits comme on verrouille un coffre.
Ce n’est pas la couleur qui dérange : c’est la vérité. Ce n’est pas l’origine de Fanon qui gêne, c’est ce qu’il révèle. Ce qu’il fait remonter à la surface : la structure d’une domination. La mécanique d’un pouvoir. Et ça, quelle que soit l’époque, ça fait toujours trembler ceux qui la détiennent.
À lire, à voir, à défendre. Car Fanon, c’est une lumière que certains préfèrent éteindre. Et quand les puissants vous empêchent de le voir, c’est justement là qu’il devient urgent de le regarder.
« Fanon touche à un autre tabou : celui du colonialisme français (par la gauche) »
Par la gauche ? Dois-je comprendre que le MEDEF serait un ramassis de gauchistes sans scrupules?
🔥 Programme de Lame Insoumise – Mémoire, culture, et souveraineté du récit
📍 Thème : « Fanon, Shoah, et la censure molle du récit français »
1. Libération du récit national : la fin des mémoires hiérarchisées
Aucune mémoire ne vaut plus qu’une autre. Lame Insoumise reconnaît la Shoah comme crime absolu, mais dénonce le silence complice sur d’autres crimes historiques, notamment la colonisation française, l’esclavage, les massacres en Vendée, ou les bombardements coloniaux (Sétif, Madagascar, etc.).
Obligation pour les institutions culturelles nationales (CNC, INA, Bibliothèque nationale) de garantir un traitement équitable des mémoires historiques. Plus de subvention sans contrepartie de pluralisme narratif.
2. Fin du monopole culturel bourgeois
Réforme structurelle du CNC : son budget sera contrôlé par une assemblée populaire composée d’artistes indépendants, d’historiens, de collectifs militants et de citoyens tirés au sort.
Abolition des subventions aux circuits fermés comme MK2 s’ils refusent la diffusion d’œuvres politiques majeures au nom de la « neutralité ». La culture n’est pas un marché : c’est un champ de bataille.
3. Droit à l’insolence historique
Tout cinéaste, historien, écrivain ou enseignant a le droit d’interroger tous les récits dominants, sans risquer la mise au ban. Lame Insoumise proposera une loi sur la liberté critique des récits historiques officiels, qui protégera les voix dissidentes comme celle de Fanon.
4. Service public de la contre-histoire
Création d’un Institut National des Mémoires Conflitctuelles, indépendant du pouvoir, chargé de faire connaître les récits oubliés, censurés ou volontairement effacés par les institutions de l’État ou les réseaux privés culturels.
Chaque lycéen recevra un corpus pluraliste incluant Les Damnés de la Terre, La Guerre d’Algérie (de Harbi et Stora), Le Livre noir du colonialisme, ainsi que les mémoires vendéennes et kanak.
5. Expropriation culturelle des oligarchies
Toute société privée qui refuse de diffuser un film d’intérêt public sur des motifs idéologiques pourra voir ses infrastructures réquisitionnées temporairement pour diffusion gratuite en salle.
Les réseaux comme MK2 seront forcés de justifier leurs choix de programmation devant un tribunal culturel citoyen, s’ils perçoivent la moindre subvention publique.
6. Renversement du récit centralisé
Lame Insoumise propose un fonds national de soutien aux films d’auto-production populaire, accessible sans piston, sans festival, sans connivence. Le peuple créera sa propre mémoire.
Un quota de 30 % de programmation dans les cinémas publics ou subventionnés sera dédié aux œuvres produites en Outre-Mer, dans les campagnes, et dans les quartiers marginalisés.