Quand on parle du détroit d’Ormuz, beaucoup pensent d’abord au prix de l’essence. C’est logique : dès que cette route maritime stratégique se bloque ou se grippe, le pétrole s’envole et l’inquiétude gagne les marchés. Mais, selon Robert A. Pape, professeur de sciences politiques à l’Université de Chicago, spécialiste des questions de sécurité internationale et directeur fondateur du Chicago Project on Security and Threats (CPOST), le vrai danger est peut-être déjà ailleurs : non plus seulement dans le prix de l’énergie, mais dans son accès physique.
C’est l’idée centrale qu’il développe dans un thread publié sur X, repris dans ses interventions récentes : un choc pétrolier ne reste pas forcément un simple choc de prix. Il peut se transformer en choc d’approvisionnement, c’est-à-dire en situation où les entreprises, les ports, les transporteurs et les usines ne parviennent plus à recevoir à temps ce dont ils ont besoin pour fonctionner. Et à ce moment-là, ce ne sont plus seulement les factures qui montent : ce sont des pans entiers de l’activité qui ralentissent, puis qui s’arrêtent. Cette lecture rejoint les alertes récentes de la CNUCED, qui décrit le détroit d’Ormuz comme l’un des principaux goulets d’étranglement du commerce mondial.
Within 10 days, parts of the global economy will start running short of critical goods
After 30 years studying economic sanctions and blockades, I don’t say this lightly:
–Not just higher prices
–Shortages.
Markets are not ready for this— Robert A. Pape (@ProfessorPape) April 13, 2026
Robert A. Pape : un avertissement à prendre au sérieux
Robert A. Pape n’est pas un commentateur marginal. À l’Université de Chicago, il travaille depuis des années sur les affaires de sécurité, les conflits internationaux et les effets stratégiques de la coercition militaire. Il dirige également le CPOST, un centre de recherche reconnu sur les menaces, la violence politique et la sécurité internationale.
Dans ses analyses récentes, il explique que la question n’est plus seulement : “Combien va coûter le pétrole ?” La vraie question devient : “Est-ce que les flux vont continuer à passer ?” Son raisonnement est simple : tant que les cargaisons circulent, même plus chères, l’économie tient encore. Mais quand les navires passent moins, quand les délais s’allongent, quand les stocks fondent, alors la crise change de nature. Elle ne touche plus seulement le portefeuille : elle frappe la production elle-même. Cette idée recoupe les constats de la CNUCED, selon laquelle les perturbations à Hormuz touchent déjà les flux d’énergie, de gaz et d’engrais, avec des répercussions en chaîne sur le commerce mondial.
Pourquoi le détroit d’Ormuz pèse autant sur l’économie mondiale
Le détroit d’Ormuz est un passage minuscule sur la carte, mais immense dans les faits. Selon la CNUCED, il transporte environ un quart du commerce maritime mondial de pétrole, ainsi que des volumes importants de gaz naturel liquéfié et d’engrais. Dans sa note de mars 2026, l’agence des Nations unies rappelle également qu’en 2024, environ un tiers du commerce maritime mondial des engrais passait par cette zone.
Autrement dit, ce qui transite par Ormuz ne sert pas seulement à remplir les réservoirs des voitures. Cela alimente aussi l’électricité, le chauffage dans certains pays, la pétrochimie, la fabrication de plastiques, la production agricole et le transport maritime lui-même. C’est là que l’analyse de Pape devient concrète : quand il dit que la crise ne concerne pas seulement “l’essence”, il parle aussi de tout ce que les hydrocarbures rendent possible dans l’économie moderne.
Non, le pétrole ne sert pas qu’aux voitures : il sert aussi aux plastiques, aux engrais et à la chimie
C’est un point souvent mal compris en France. Dans l’imaginaire collectif, pétrole = carburant. En réalité, une part importante du pétrole et du gaz sert de matière première industrielle. L’Agence internationale de l’énergie rappelle que la pétrochimie entre dans la fabrication de produits du quotidien : vêtements, pneus, appareils numériques, emballages, détergents, matériaux plastiques, mais aussi fertilisants. Elle souligne même que les matières premières pétrochimiques représentent 12 % de la demande mondiale de pétrole.

C’est exactement ce que veut dire Robert A. Pape lorsqu’il insiste sur les plastiques ou les engrais. Si les flux sont perturbés, le problème ne se limite pas au litre de sans-plomb. Cela peut affecter la fabrication d’emballages alimentaires, de pièces automobiles, de composants médicaux, d’objets électroniques, de matériaux de construction ou encore la disponibilité des intrants agricoles. En France, le ministère de l’Économie rappelle d’ailleurs que la chimie produit des molécules de base indispensables à des secteurs aussi variés que la santé, l’agroalimentaire, l’automobile ou les industries vertes.
Côté plastiques, le signal d’alerte existe aussi
En France, cette réalité est déjà visible. Dans un reportage relayé par BFM Business, une usine de plastique explique avoir été contrainte de stopper sa production à cause de la flambée des prix du pétrole. Le cas est parlant : quand le coût de la matière première explose, ce ne sont pas seulement les marges qui souffrent, mais parfois l’activité elle-même qui s’interrompt.
💬 « On a décidé de stopper la production »
➡️ Face à la hausse des prix du pétrole, cette usine de plastique est obligée de fermer pic.twitter.com/QOheNtL2Cf
— BFM Business (@bfmbusiness) April 13, 2026
C’est précisément ce que Robert A. Pape cherche à faire comprendre : une crise énergétique commence souvent par une hausse des prix, mais elle peut rapidement se transformer en crise d’approvisionnement. Tant que les entreprises parviennent encore à acheter et à recevoir leurs intrants, le système tient. Mais lorsque les flux ralentissent, que les stocks diminuent et que certains matériaux deviennent trop chers ou difficiles à obtenir, les usines peuvent finir par s’arrêter.
Quand les stocks s’épuisent, le problème n’est plus le prix : c’est l’absence
C’est l’un des passages les plus forts du raisonnement de Pape. Au début d’une crise, les entreprises puisent dans leurs réserves, utilisent leurs stocks, repoussent certaines commandes, essaient de lisser le choc. Mais quand les réserves baissent, la logique change complètement. Ce n’est plus une question de surcoût ; c’est une question de manque. Une usine peut accepter de payer plus cher pendant un temps. En revanche, elle ne peut pas produire sans gaz, sans ammoniac, sans résine, sans solvant, sans additif ou sans pièce importée.
C’est exactement ce qu’avait montré l’Insee après la crise énergétique de 2022 : les branches industrielles les plus énergivores, notamment la chimie de base, avaient fortement réduit leur consommation d’énergie, et certaines avaient connu une forte baisse de production au second semestre. Là encore, le mécanisme décrit par Pape n’est pas théorique. La France en a déjà connu une version réduite.
“Les États-Unis sont indépendants énergétiquement” : un argument trompeur
Autre point important de l’analyse de Robert A. Pape : même les pays qui produisent beaucoup d’énergie ne sont pas à l’abri. Pourquoi ? Parce qu’une économie moderne fonctionne à l’échelle mondiale. Les États-Unis peuvent produire du pétrole, mais cela ne les isole pas d’un blocage des routes maritimes, de la hausse des primes d’assurance, du ralentissement du commerce ou de la tension sur certaines matières intermédiaires.
La CNUCED le dit clairement : le choc provoqué par Hormuz ne se limite pas à l’énergie. Il se transmet par le transport, par le coût du commerce, par les engrais, par les prix alimentaires, par l’inflation et par le ralentissement de la croissance. Son évaluation d’avril 2026 estime que la croissance du commerce mondial de marchandises pourrait nettement ralentir cette année si les perturbations persistent.
En clair
L’apport de Robert A. Pape est de rappeler une chose simple, mais essentielle : une crise énergétique ne se résume pas au prix du baril. Le pétrole, le gaz et leurs dérivés irriguent la quasi-totalité de l’économie réelle. Ils font tourner les transports, mais aussi les engrais, la chimie, les plastiques, et donc une multitude d’activités du quotidien.
Les données sur la chimie et la plasturgie montrent, elles aussi, qu’un choc durable sur les flux ou sur les coûts de l’énergie finit toujours par remonter toute la chaîne. C’est précisément ce que Robert A. Pape cherche à faire comprendre dans son thread sur X : le moment critique arrive quand les matières n’arrivent plus.
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