Quand l’oncle Sam joue les grands rabbins
« L’antisémitisme est INACCEPTABLE sous toutes ses formes », a tonifié l’ambassadeur sur X, en lettres capitales pour bien signifier que la colère américaine méritait une police plus grosse que les lois belges. Bill White, qui semble avoir confondu son titre avec celui de Grand Protecteur des Juifs d’Europe, a sommé le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke de créer dare-dare une exception légale permettant aux trois mohels poursuivis d’exercer leur art millénaire sans être importunés par des considérations sanitaires aussi mesquines que la protection des nourrissons. Car après tout, ces hommes font simplement « ce pour quoi ils ont été formés depuis des milliers d’années » – une argutie qui, poussée à son terme, permettrait aussi de justifier la saignée, la trépanation au vilebrequin ou l’exorcisme, pourvu qu’ils soient anciens.
Anti Semitism is UNACCEPTABLE in any form & it must be rooted out of our society.
President TRUMP @POTUS @realDonaldTrump @JDVance @VP @SecRubio @StateSEAS @DeputySecState and I call upon all of Belgium to do a much better job on this subject !
TO BELGIUM,
SPECIFICALLY YOU…
— Ambassador Bill White (@BillWhiteUSA) February 16, 2026
White a promis de se rendre à Anvers la semaine prochaine, tel un pèlerin en terre sainte, pour y rencontrer les circonciseurs et leurs familles. Il a même invité Vandenbroucke et le leader socialiste Conner Rousseau à se joindre à lui, dans ce qui ressemble moins à une proposition diplomatique qu’à une convocation devant la commission des affaires préputiales du Congrès américain. Pour faire bonne mesure, l’ambassadeur a sorti l’artillerie lourde: le soutien explicite de Trump, du vice-président JD Vance, et accessoirement des « hauts responsables américains » dont on se demande s’ils ont une cartographie précise de la position d’Anvers sur une mappemonde. « Le monde entier observe », a-t-il menacé, avant de rappeler que les Américains sont morts pour libérer la Belgique – un argument qui, appliqué à la lettre, autoriserait Washington à exiger la nationalisation de la bière trappiste et du chocolat.
Anvers, nouveau théâtre des opérations de la diplomatie MAGA
Pendant que l’ambassadeur s’époumone sur les réseaux sociaux, la justice belge, elle, continue son travail ingrat de rassembleuse de preuves. Depuis mai 2025, trois mohels anversois sont dans le collimateur des procureurs pour avoir pratiqué des circoncisions rituelles sans licence médicale ou sans la présence d’un médecin agréé. Les perquisitions menées dans le quartier juif ont permis de saisir du matériel chirurgical dont on imagine mal qu’il soit soumis aux mêmes normes de stérilisation qu’un bloc opératoire classique. Certaines pratiques, comme la metzitzah b’peh – cette aspiration buccale du sang directement sur la plaie du nourrisson, très populaire dans les milieux ultra-orthodoxes – ont déjà causé des infections graves ailleurs dans le monde, mais qu’importe : quand Dieu appelle, l’herpès n’a qu’à bien se tenir.
Le député juif orthodoxe Michael Freilich, qui suit l’affaire de près, a confirmé que les procureurs disposeraient de preuves solides pour obtenir une condamnation. Mais c’était avant que Bill White ne transforme cette procédure locale en incident diplomatique majeur, et que chaque circoncision anversoise ne devienne potentiellement une affaire d’État examinée sous les projecteurs de la diplomatie trumpiste.
Bruxelles répond : « Nos lois, notre prépuce »
Maxime Prévot, ministre des Affaires étrangères, a reçu l’ambassadeur avec la fermeté qu’on réserve aux invités qui s’essuient les pieds sur le tapis du salon. Les accusations de White ? « Erronées », « désinformation dangereuse », et surtout une belle manière de saper la lutte réelle contre l’antisémitisme en la noyant dans des polémiques aussi grotesques qu’inutiles. La Belgique, a rappelé Prévot, autorise parfaitement la circoncision rituelle, à condition qu’elle soit pratiquée par un médecin qualifié dans des conditions sanitaires acceptables. Une position qui semble pourtant incompréhensible à Washington, où l’on distingue mal la différence entre un diplôme de médecine et une bénédiction rabbinique.
Conner Rousseau, dont le nom avait été jeté en pâture par l’ambassadeur, n’a pas mâché ses mots : « L’ambassadeur ne devrait pas interférer dans notre processus judiciaire. » Une déclaration d’une banalité affligeante, mais qu’il est apparemment nécessaire de rappeler à un diplomate qui se prend pour le shérif de l’Ouest américain égaré dans les Flandres. Le virologue Marc Van Ranst, jamais avare d’un commentaire acide, a qualifié la sortie de White de « déséquilibrée et impolie », symptomatique selon lui de cette « diplomatie MAGA » qui confond communication virale et relations internationales.
Circoncision, souveraineté et realpolitik: le cocktail belgo-américain
Derrière cette querelle de prépuces se profile un débat autrement plus sérieux sur l’équilibre entre liberté religieuse et protection de l’enfance – un équilibre que les « démocraties européennes » tentent péniblement de maintenir sans céder aux pressions communautaristes ni aux ingérences étrangères. Anvers abrite l’une des plus importantes communautés juives orthodoxes d’Europe, et personne ne conteste le droit des parents à transmettre leur foi à leurs enfants. Mais ce droit s’arrête-t-il là où commence l’intégrité physique d’un nourrisson incapable de consentir à une intervention définitive ?
L’administration Trump, qui n’a jamais brillé par sa compréhension nuancée des souverainetés nationales, semble avoir trouvé dans cette affaire un nouveau cheval de bataille électoraliste. Protéger les juifs d’Europe – ou du moins ceux qui pratiquent la circoncision selon des rites contestés – pourrait bien constituer un thème porteur pour la prochaine campagne républicaine, quitte à transformer la Belgique en repoussoir antisémite commode. Pendant ce temps, à Anvers, l’enquête suit son cours, les mohels attendent leur sort, et les bébés, eux, continuent de naître avec des prépuces que l’Oncle Sam, décidément très concerné, entend protéger jusqu’au bout.
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