Le passant qui n’avait pas lu le script
Mais la rue, contrairement aux conducteurs d’antenne, conserve parfois un sens de l’improvisation. Sur une terrasse des quais, une journaliste de BFMTV interroge un jeune homme, bière à la main. La question est simple, presque scolaire : que faut-il éviter de boire lorsqu’il fait très chaud ? La réponse attendue tient en un mot : alcool. Le jeune homme, manifestement peu disposé à réciter le catéchisme sanitaire de la matinée, sourit et dégaine une référence inattendue. Il explique aimer les archives de l’INA et rappelle qu’au milieu des années 1970, en pleine vague de chaleur, la télévision pouvait conseiller très sérieusement de boire jusqu’à 1,5 litre de bière par jour.
La journaliste marque un léger flottement. On la comprend. Dans une époque où chaque gorgée semble devoir être validée par un plateau d’experts, entendre surgir une pinte homologuée par l’ORTF a de quoi troubler le ronronnement.
Interrogé par BFM sur sa consommation d’alcool pendant la canicule, il répond qu’il est fan de l’INA et que, dans les années 70, en temps de canicule, il était conseillé de boire 1,5 L de bière par jour. 🤣 pic.twitter.com/2NRBjanU78
— Kunta van den Kinté (@denkinte_2) June 22, 2026
Quand l’INA servait à désaltérer
Car ce chiffre de 1,5 litre n’est pas une plaisanterie née dans les égouts de Twitter. Il provient d’une archive officielle de l’INA, diffusée le 2 août 1975 dans le journal télévisé Nord Picardie Actualités, sur France 3, alors que le thermomètre montait jusqu’à 33 °C dans le Nord. Le reportage portait un titre d’une sobriété admirable : La canicule et la bière. À l’époque, visiblement, on n’avait pas encore inventé le panel anxiogène avec médecin en visio et carte rouge vif.
Le journaliste posait alors une question limpide : « Mais qu’est-ce qu’on peut bien faire pour se rafraîchir ? » La réponse arrivait sans trembler : boire de la bière. Un patron de bar expliquait que la consommation augmentait nettement, passant d’une ou deux pintes à trois ou quatre, et précisait surtout qu’il n’existait pas vraiment d’horaire pour s’y mettre. À 11 heures, à midi ou à 18 heures, dès lors qu’il faisait chaud, on avait soif, et dès lors qu’on avait soif, on buvait de la bière. La République semblait encore tenir debout.
Six chopes et une caution morale
Le reportage ajoutait même une caution qui, relue aujourd’hui, ferait probablement tourner de l’œil un comité de prévention. « La bière, ce n’est pas mauvais pour la santé, à condition d’être raisonnable bien sûr », expliquait-on alors. Le Comité national de défense contre l’alcoolisme, cité dans le sujet, affirmait même qu’il était possible d’en boire jusqu’à 1,5 litre sans danger pour la santé. Soit trois bonnes pintes, présentées non comme une dérive festive, mais comme une manière convenable de se désaltérer au cours de la journée.
Dans certaines régions, la bière bénéficiait encore d’une réputation de boisson « hygiénique », presque vertueuse, à mi-chemin entre la tradition locale et la solution pratique. Les brasseries tournaient à plein régime. Une usine du secteur produisait jusqu’à 36 000 bouteilles par heure. Personne ne convoquait l’apocalypse en plateau. Personne ne découpait la France en zones de panique. On buvait, on suait, on commentait la chaleur, et le monde continuait péniblement sa course.
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