Cette fois, l’affaire est presque burlesque. Dans une vidéo réalisée pour une campagne de Santé publique France consacrée au Nutri-Score, Jamy Gourmaud explique posément que certains aliments sont « ultra-transformés ». Autrement dit, qu’ils ont été déstructurés, recomposés, enrichis, texturés, aromatisés, stabilisés, puis remis en rayon sous une forme que la nature, dans son incurable amateurisme, n’aurait jamais osé produire. Il ajoute, audace inouïe, qu’il vaut mieux cuisiner soi-même que consommer massivement ces produits. Rien d’insurrectionnel. Simplement du bon sens, appuyé par des années de travaux scientifiques, de NutriNet-Santé à l’Inserm, jusqu’à une série publiée dans The Lancet en novembre 2025, associant une forte consommation d’aliments ultra-transformés à un risque accru d’obésité, de diabète, de maladies cardiovasculaires et de certains cancers.
Jamy, dans une vidéo de Santé publique France, a eu le culot de dire qu’il vaut mieux faire la cuisine soi-même plutôt que de manger 𝗱𝗲𝘀 𝗽𝗿𝗼𝗱𝘂𝗶𝘁𝘀 𝘂𝗹𝘁𝗿𝗮-𝘁𝗿𝗮𝗻𝘀𝗳𝗼𝗿𝗺𝗲́𝘀.
Résultat : le lobby de l’agro s’est plaint à Matignon.
Ils veulent notre mort ! 🤬 pic.twitter.com/WhxttWkIXS
— Kunta van den Kinté (@denkinte_2) June 27, 2026
Quand le mot juste devient une menace
Et là, l’ANIA s’étrangle. Selon l’enquête de Cash Investigation, diffusée sur France 2 le 25 juin, le lobby aurait directement saisi les services de Matignon par courriel pour réclamer la modification de la vidéo. Dans ce courrier signé par la direction de l’organisation, la mention de l’« ultra-transformation » est présentée, sans trembler, comme une possible « erreur grossière » qu’il faudrait corriger sans délai.
L’ANIA s’étonne également que Santé publique France n’ait pas davantage tenu compte d’un avis de l’Anses publié en janvier 2025, lequel relevait l’absence de définition pleinement « consensuelle » du terme. Argument commode, et vieux comme les couloirs des ministères : tant qu’un mot n’a pas été enfermé dans une définition parfaitement acceptable par ceux qu’il dérange, mieux vaut ne pas l’employer.
Traduction : le terme « ultra-transformé » gêne. Il est trop lisible, trop parlant, trop immédiatement compréhensible par les consommateurs. Il décrit sans brochure publicitaire ce que l’industrie fait subir à l’alimentation. Et comme ce mot commence à s’imposer dans le débat scientifique comme dans les recommandations de santé publique, il devient urgent de l’étouffer avant qu’il ne nuise, non pas à la santé des Français, mais à celle des bilans comptables.
Matignon, service après-vente des susceptibilités industrielles
Interrogé dans l’émission, Jamy Gourmaud a réagi avec une incrédulité presque candide. Il ne comprenait pas pourquoi les industriels n’avaient pas simplement appelé pour discuter, plutôt que de courir se plaindre à Matignon. La question est excellente. La réponse, malheureusement, l’est moins : dans ce pays, certains lobbies ne discutent pas, ils signalent ; ils ne débattent pas, ils alertent le pouvoir ; ils ne contestent pas une formule, ils déclenchent une procédure de récupération politique.
Ce n’est d’ailleurs pas une première. Fin 2025, à la demande du ministère de l’Agriculture, le gouvernement avait déjà retiré discrètement la formule « limiter les produits ultra-transformés » d’un document stratégique sur l’alimentation. Les ministères de la Santé et de la Transition écologique tentaient pourtant de la maintenir. Mais il fallait manifestement choisir entre la santé publique et la paix intérieure des industriels. Comme souvent, la République a su reconnaître ses priorités.
Les chiffres, ces empêcheurs de vendre en rond
Pendant que l’ANIA surveille les mots comme d’autres surveillaient jadis les frontières, les données, elles, continuent de s’accumuler. En France, les aliments ultra-transformés représenteraient déjà environ 35 % des calories consommées par les adultes, et jusqu’à 46 % chez les enfants. Ces chiffres ne racontent pas seulement une histoire de sucre, de sel ou de gras en excès. Ils posent une question plus profonde : celle de l’effet propre de la transformation industrielle sur notre santé.
Car le problème n’est pas seulement qu’un produit soit trop sucré ou trop salé. C’est aussi qu’il soit conçu, calibré, texturé, aromatisé et présenté pour être avalé vite, souvent, et sans trop réfléchir. L’industrie appelle cela innovation. La santé publique, lorsqu’elle n’est pas sommée de parler plus bas, y voit un sujet d’alerte.
La santé publique, après les dividendes
Pendant que les communicants s’agitent pour faire disparaître une expression trop gênante, des millions de Français continuent de remplir leur caddie avec des produits dont on préférerait qu’ils restent entourés d’un flou lexical rassurant. Surtout ne pas dire trop clairement ce qu’ils sont. Surtout ne pas troubler l’acte d’achat. Surtout ne pas abîmer la grande liturgie du marketing alimentaire.
Dans cette affaire, la faute de Jamy Gourmaud est donc impardonnable : il a parlé simplement. Et dans un univers où l’on préfère les emballages aux évidences, c’est parfois le crime suprême. Priorité à la santé des actionnaires, comme toujours ; les artères, elles, attendront le prochain arbitrage interministériel.
Pas encore de commentaire sur "L’ANIA (lobby agroalimentaire) découvre l’horreur absolue : Jamy conseille de cuisiner plutôt que d’avaler leur camelote ultra-transformée"