Fumer protège du Covid… les chercheurs de l’étude étaient liés à l’industrie du tabac

2 mai 2021 | Santé, Société

La recherche médicale a toujours été un élément crucial de la santé publique, et la pandémie de Covid-19 nous a tous rendus particulièrement attentifs à chaque nouvelle étude annonçant certains progrès dans notre compréhension du virus. Une étude de 2020, qui suggérait que le tabagisme pouvait réduire le risque d’infection au Covid-19, a été retirée en raison des liens non déclarés de deux co-auteurs avec l’industrie du tabac.

L’étude intitulée « Caractéristiques et facteurs de risque pour le diagnostic du Covid-19 et résultats indésirables au Mexique : une analyse en laboratoire de 89 756 cas confirmés liés au Covid-19 » a été éditée dès sa réception en juillet 2020, dans la revue European Respiratory Journal. L’étude affirmait que le fait de fumer des cigarettes rendait les patients 23 % moins susceptibles d’être diagnostiqués avec le Covid-19. Les travaux ont été réalisés conjointement par des chercheurs de l’Université de Patras en Grèce, de l’Université de l’Utah et du Mexique. Elle a fait l’objet d’une couverture médiatique et d’autres études suggérant des constatations semblables.

Cette allégation va à l’encontre de ce que de nombreuses autres études ont constaté au sujet du lien entre le tabagisme et la gravité du Covid-19. En fait, dans certains États américains, le tabagisme est considéré comme une comorbidité. Ce n’est pas cette affirmation en soi qui a provoqué la rétractation du journal le 4 mars, mais c’est que deux coauteurs n’ont pas déclaré leurs liens avec l’industrie du tabac avant de soumettre leurs travaux.

« L’un des auteurs (José M. Mier) à l’époque [de la soumission] jouait un rôle actif et continu en fournissant des conseils à l’industrie du tabac sur la réduction des méfaits du tabac », a écrit le journal dans sa déclaration de rétractation. « Et un autre (Konstantinos Poulas) à l’époque était chercheur principal pour l’ONG grecque NOSMOKE. »

La déclaration de la revue explique que NOSMOKE a des liens de financement avec la Fondation pour un monde sans fumée (FSFW), qui est financée par l’industrie du tabac. Selon le site Web Tobacco Tactics de l’Université de Bath, NOSMOKE « développe de nouveaux produits de vapotage et partage la recherche sur les cigarettes électroniques de l’industrie du tabac ». Elle-même est investie dans le développement de la technologie de vapotage et en fait la promotion comme moyen plus sûr dingérer de la nicotine que de fumer. Les vaporisateurs sont mis sur le marché par l’industrie du tabac et, selon NOSMOKE, comme des produits du tabac à risque modifié, ou PRM. NOSMOKE est situé dans le parc scientifique de Patras, qui, selon Tobacco Tactics, a reçu des subventions en 2018 de l’industrie du tabac pour la création d’un « institut, qui fonctionne comme un centre de recherche et d’innovation dans le domaine des produits modifiés et de la réduction des méfaits du tabac ».

Selon l’avis de rétractation du journal, les conflits d’intérêts non divulgués ne sont généralement pas une raison suffisante pour retirer une étude. Cependant, la revue a une politique stricte envers l’examen des articles d’auteurs ayant des liens avec l’industrie du tabac. Tout compte fait, « les rédacteurs ont estimé que la décision était justifiée en raison de la nature de la relation non divulguée, dans le contexte du sujet sensible présenté et de la nécessité d’aligner le contenu de la revue publiée sur les règlements de la société d’édition », a déclaré la revue. Il n’était d’ailleurs pas question de faute scientifique.

Rétractation de l'étude sur le tabac utile contre le Covid-19

L’étude rétractée n’est pas non plus la seule à suggérer un lien possible entre le tabagisme et la réduction de l’infection par le Covid-19. Une étude réalisée en 2020 par des chercheurs du fournisseur israélien de services de santé Clalit, publiée sous forme de pré-impression, a trouvé un lien tout aussi curieux. Une étude française a également vélé des résultats similaires. Pourtant, de nombreuses autres études et directives officielles d’organismes de santé publique indiquent que le tabagisme est un facteur de risque pour le Covid-19 et la santé des gens en général.

Malgré la malhonnêteté qui découle des omissions liées aux conflits d’intérêts (CI), le fait de ne pas déclarer les CI ne constitue pas toujours un aller sans retour vers la rétractation. Mais quand il s’agit de l’industrie du tabac, cela peut être plus compliqué.

« Malheureusement, l’industrie du tabac et les scientifiques financés par l’industrie du tabac ont une longue et notoire histoire de rétention, de falsification et de manipulation de données de recherche », a déclaré dans une entrevue Sven-Eric Jordt, professeur agrégé en anesthésiologie à l’École de médecine de l’Université Duke, qui étudie les sciences de la réglementation du tabac et n’a pas participé à la recherche retirée. « C’est pourquoi la Société respiratoire européenne exclut catégoriquement les manuscrits de recherche de l’industrie du tabac et des scientifiques financés par l’industrie. »

Jordt a également déclaré que même si la « rétractation ne dit pas nécessairement que les résultats sont invalides », la divulgation transparente des liens de l’industrie dans la recherche est essentielle pour promouvoir la confiance du public dans la science, ce qui est plus important que jamais.

« De nombreux professeurs d’universités américaines créent des entreprises et fournissent des services d’experts-conseils à l’industrie, aux gouvernements, aux organismes sans but lucratif et aux cabinets d’avocats », a déclaré M. Jordt. « La déclaration des conflits d’intérêts est une mesure visant à accroître la confiance du public dans la recherche. »

– Source : Study That Said Smokers Get COVID Less Often Retracted for Big Tobacco Ties (23 avril 2021)
– Traduit par Tanguy pour Le Média en 4-4-2