Climat

ADEME (agence officielle de la transition écologique) : « La clim, c’est mal pour la planète »… Sauf sur notre toit à Montrouge

Tandis que la France suffoque sous une canicule historique, avec des températures qui pulvérisent les repères et transforment les appartements en fours pédagogiques, le siège de l’ADEME de Montrouge offre, vu du ciel, un spectacle d’une touchante cohérence administrative : sur son toit, une belle collection d’équipements de refroidissement veille au grain. Aérocondenseurs, dry coolers, centrales de traitement d’air : tout ce petit monde mécanique semble parfaitement disposé à maintenir les bureaux dans une zone compatible avec la dignité humaine, les réunions PowerPoint et les messageries saturées.

mise à jour le 25/06/26

Quand il fait réellement chaud, même les prédicateurs climatiques apprécient les machines qui empêchent de fondre sur place.

La technique n’a rien de scandaleux, évidemment

Sur le plan strictement technique, rien de mystérieux. Ces installations sont courantes dans les grands immeubles tertiaires. Elles permettent d’extraire la chaleur, de la rejeter à l’extérieur et de garantir, à l’intérieur, une température supportable aux agents, aux ordinateurs, aux open spaces et à tout ce que la modernité bureaucratique exige de néons, d’écrans et de confort minimal. En somme, rien de plus banal qu’un bâtiment administratif qui refuse de se transformer en hammam collectif.

Le problème commence avec le sermon

L’ennui, car il y en a toujours un lorsque la vertu se met à produire des brochures, c’est que l’ADEME n’est pas tout à fait n’importe quel occupant de bureaux. L’agence officielle de la transition écologique passe une partie appréciable de son temps à expliquer aux Français que la climatisation doit rester un dernier recours, presque une faiblesse morale. Elle recommande les solutions dites « passives » : isolation, volets fermés, ventilation naturelle, gestes raisonnables et patience humide. Elle invite aussi à régler les appareils autour de 26 °C, histoire de réduire fortement la consommation électrique. La climatisation, nous dit-on, consomme trop, peut favoriser les émissions liées aux fluides frigorigènes et contribue aux îlots de chaleur urbains.

Transpirez, c’est pour la planète

Le message adressé au pays est donc limpide : chez vous, serrez les dents, buvez de l’eau, fermez les volets, redécouvrez la serviette humide et acceptez l’idée que l’adaptation climatique ressemble parfois à une punition collective. Pendant ce temps, les bureaux de ceux qui prescrivent la sobriété semblent bénéficier d’une interprétation plus souple du catéchisme thermique. L’écologie pour les administrés, le confort pour les initiés : une doctrine ancienne, repeinte en vert, et toujours aussi efficace.

La fraîcheur des grands principes

C’est l’un des charmes discrets de cette écologie de guichet : elle aime parler de résilience depuis des locaux où l’on a pris soin de rendre la résilience moins urgente. Durant une canicule précoce et d’une intensité remarquable, les agents de l’ADEME n’ont manifestement pas eu à arbitrer entre productivité et sueur dorsale. Ils n’ont pas davantage attendu le dernier recours, cette formule si pratique lorsqu’elle s’adresse aux autres. Le refroidissement a été intégré à l’architecture, à la gestion du bâtiment, au fonctionnement normal de l’institution. La sobriété, oui, mais pas au point de compromettre le confort de ceux qui en rédigent le mode d’emploi.



Deux climats, deux morales

Cette contradiction n’est pas un simple détail d’urbanisme. Elle résume, avec une précision presque comique, le principe de l’écologie punitive à deux vitesses. D’un côté, le particulier sommé de subir la chaleur avec gratitude, faute de quoi il deviendrait individualiste, irresponsable, voire climaticide. De l’autre, les institutions, les agences, les bureaux d’experts et leurs machines bien réelles, qui savent très exactement à quel moment la théorie doit céder devant la température ambiante. On explique que la climatisation aggrave le réchauffement, qu’elle doit rester exceptionnelle, qu’il faut apprendre à vivre autrement ; puis, lorsque la chaleur atteint les étages administratifs, les priorités retrouvent soudain une fraîcheur très concrète.

Le privilège du thermostat

L’ADEME peut continuer à publier des guides pour apprendre aux Français à modérer leurs usages, à différer leurs envies de fraîcheur et à transformer leur logement en laboratoire de sobriété. Elle peut rappeler, schémas à l’appui, qu’un volet fermé vaut parfois mieux qu’un climatiseur mal réglé. Mais l’image demeure cruelle : l’agence qui moralise la climatisation semble, elle aussi, connaître les vertus d’un air intérieur moins hostile. Comme souvent, le discours public supporte très bien la privation, surtout lorsqu’elle concerne quelqu’un d’autre.

La leçon thermique du réel

Au fond, cette affaire rappelle une vérité simple, presque vulgaire, donc rarement imprimée dans les rapports officiels : quand il fait réellement chaud, même les prédicateurs climatiques apprécient les machines qui empêchent de fondre sur place. Les Français, eux, pourront méditer cette belle leçon d’exemplarité institutionnelle en attendant la fin de l’épisode caniculaire. Qu’ils se rassurent : leur inconfort aura au moins une utilité civique. Il permettra de préserver intact le grand récit de la sobriété heureuse, cette admirable idée selon laquelle la chaleur se supporte mieux quand elle est vécue par les autres.

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