1 575 enfants éthiopiens adoptés en France, des parents déclarés morts mais bien vivants… avec la bénédiction de l’État

C’est l’une de ces fables humanitaires que la République adore regarder de loin, les mains propres et les yeux fermés. Pendant trente ans, de 1989 à 2019, l’association catholique traditionaliste "Les Enfants de Reine de Miséricorde", installée à Coutances, dans la Manche, a bénéficié d’un agrément officiel de l’État français pour organiser l’adoption internationale d’enfants éthiopiens.

mise à jour le 26/06/26

Pendant trente ans, l’ASE a regardé passer des dossiers d’adoption où la miséricorde administrative transformait des parents vivants en fantômes utiles.

Environ 1 575 enfants ont ainsi été présentés comme « sauvés » avant d’être envoyés en France. Le décor était parfait : de la charité, des photos d’enfants, des familles françaises émues, et cette petite musique très pratique selon laquelle l’Occident viendrait réparer le malheur du monde. Sauf que, dans de nombreux dossiers, les parents biologiques n’étaient pas morts. Ils étaient vivants. Et l’association le savait, ou aurait dû le savoir.

Les saints patrons de l’adoption bien ordonnée

Fondée par Gilbert Bayon et Christine Bayon, l’association se présentait comme une œuvre catholique de secours, portée par de généreux samaritains venus tendre la main aux enfants abandonnés. Mais l’envers du décor avait une autre couleur… L’objectif, sous couvert d’amour chrétien, paraissait limpide : arracher des enfants à leur monde pour les transformer en « bons petits Français ». Le tout avec une eau bénite suffisamment épaisse pour noyer les questions gênantes.

La mécanique du faux deuil

Le procédé, d’après les témoignages recueillis, avait le mérite de la simplicité. Des parents biologiques étaient déclarés décédés dans les documents d’adoption. Les enfants passaient par des orphelinats éthiopiens. Le départ vers la France s’effectuait sans consentement clair, éclairé et incontestable des familles d’origine. Des dizaines de cas documentés racontent la même histoire : des mères et des pères officiellement morts qui respiraient encore très bien plusieurs années après l’adoption de leurs enfants. Des adoptés, devenus adultes, les ont retrouvés grâce aux réseaux sociaux ou lors de voyages en Éthiopie. Julie-Sara Foulon, Nina, Samuel et d’autres ont livré des récits qui se répondent : origines maquillées, identité effacée, filiation falsifiée, séparation brutale. Le vocabulaire administratif parlait d’adoption. Les victimes, elles, parlent d’arrachement.

L’enfance déplacée, puis disciplinée

Dans certains foyers français, l’arrivée ne ressemblait guère à un conte de réparation. Samuel, adopté en 1996 à l’âge de quatre ans, raconte avoir été placé dans une famille où il aurait subi des violences physiques. Ses parents adoptifs lui auraient expliqué que « les enfants africains ne comprennent que ça », aimable philosophie éducative où le racisme sert de manuel de pédagogie. Nina, adoptée en 1995, se souvient d’un père qui l’appelait « ma petite négresse », prétendument pour l’endurcir face au monde. Plusieurs témoignages évoquent des maltraitances intrafamiliales, des humiliations et des propos racistes. L’association, chargée de sélectionner les familles, n’a donc pas toujours semblé animée par un discernement fulgurant.

Le parrainage, ou la charité à prélèvement automatique

À la falsification des histoires familiales se serait ajoutée une mécanique financière plus discrète, mais fort efficace. Les familles adoptives étaient encouragées à verser des dons mensuels, autour de 30 euros par enfant parrainé, via une structure liée à l’association. Sur plusieurs années, des milliers d’euros ont ainsi été collectés. En 2012, un rapport de la Cour des comptes pointait déjà des informations « particulièrement floues » et des écarts entre les promesses faites aux donateurs et la réalité constatée sur le terrain. Certains adoptants ont ensuite porté plainte pour escroquerie, après avoir découvert que l’argent n’arrivait pas nécessairement aux enfants concernés. Dans cette version très moderne de la miséricorde, l’enfant servait donc à la fois de cause noble, de dossier administratif et, possiblement, de support de collecte. Le miracle humanitaire avait son RIB.

L’État français, ce grand distrait

Reste l’acteur central, celui qui signe, agrée, contrôle et s’étonne ensuite d’avoir existé : l’État français. Pendant trente ans, l’association Les Enfants de Reine de Miséricorde a fonctionné comme Organisme Autorisé pour l’Adoption. Les enquêtes sociales et psychologiques passaient notamment par les services de l’Aide sociale à l’enfance. L’agrément officiel a perduré jusqu’en 2023, bien après l’arrêt des adoptions en 2019, intervenu à la suite de l’interdiction des adoptions internationales par l’Éthiopie en 2018. Gilbert Bayon avait démissionné en 2017, mais la machine, elle, tournait depuis 1989. Trente ans d’alertes possibles, de dossiers consultables, de familles à entendre, d’enfants à suivre. Trente ans pendant lesquels l’administration française a choisi la posture la plus confortable : celle du tampon encreur.

Des plaintes, des victimes et une justice poussive

Après les révélations de Causette en 2021, au moins quatorze plaintes ont été déposées par des personnes adoptées et des parents adoptifs pour abus de confiance, escroquerie et provocation à l’abandon d’enfants. Une enquête judiciaire est toujours en cours. Des enfants éthiopiens adoptés par cette filière, désormais adultes, réclament des excuses officielles de l’État français ainsi que des réparations. Ils regardent notamment vers la Suisse et les Pays-Bas, qui ont déjà reconnu leur responsabilité dans des affaires comparables d’adoptions illicites. En France, la reconnaissance avance avec cette grâce administrative bien connue : un pas tous les dix ans, et encore, à condition de ne pas déranger les archives.

La miséricorde, version Bayon

Ce dossier ne relève pas d’un simple « scandale de l’adoption » de plus, à ranger entre deux rapports parlementaires et trois communiqués navrés. Il raconte un système où des enfants ont été traités comme des biens transférables : on efface leur histoire, on maquille leur filiation, on les arrache à leur famille, on les place parfois dans des foyers violents ou racistes, puis l’on baptise l’ensemble du nom de charité. Les prétendus sauveurs ont laissé des vies brisées en Éthiopie et en France. Les victimes cherchent encore la vérité, la justice et parfois leurs parents. L’État, lui, aura mis trente ans à ne rien faire avec une constance presque professionnelle. Voilà donc la « miséricorde » selon Gilbert Bayon, Christine Bayon et leurs obligés : une grande pièce humanitaire jouée aux frais des enfants, des familles et des contribuables. Applaudissements gênés.

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