Quand Schiappa jouait les anges gardiens d’Epstein
Revenons à l’automne 2019. Epstein vient de mourir, l’émoi est planétaire. En France, Schiappa et son collègue Adrien Taquet réclament à cor et à cri une enquête, multipliant les déclarations vertueuses sur les « liens avec la France ». Le parquet de Paris ouvre une enquête préliminaire. Tout semble suivre son cours, la com’ est bonne.
Sauf que le 12 novembre 2019, une Française écrit au DoJ américain. Dans sa plainte, intégrée aux Epstein Files sous la référence EFTA00079513, elle raconte sa traversée du désert judiciaire français. Et surtout, elle joint une lettre officielle de Schiappa, datée du 16 octobre 2019, dont le contenu mérite qu’on s’y attarde : « M. Epstein n’a violé aucun enfant en France, mais uniquement aux États-Unis. » Pas de vente d’enfants par des familles françaises non plus, précise la missive. Bref, circulez, rien à voir, la pédocriminalité s’arrête aux frontières de l’Hexagone.
Cette lettre, Schiappa ne l’a jamais rendue publique. Normal : difficile de concilier le rôle de pourfendeuse de violences faites aux femmes et celui de rassureuse d’un réseau pédocriminel international. Surtout quand, dans le même temps, on découvre qu’Epstein possédait un appartement avenue Foch, que Jean-Luc Brunel y organisait ses castings, et que la France traîne des pieds pour extrader quiconque porte un nom un peu trop clinquant.
La lettre et l’esprit, ou comment blanchir sans en avoir l’air
Les défenseurs de Schiappa argueront qu’elle a été recadrée par Nicole Belloubet, alors garde des Sceaux, qui rappelait l’indépendance du parquet. Que cette lettre était sans doute une réponse bureaucratique à une requête spécifique. Que Schiappa, après tout, a écrit des livres sur les violences sexuelles. Tout cela est vrai. Et parfaitement insuffisant.
Car cette lettre, qu’elle l’ait écrite sous la dictée de la Chancellerie ou de sa propre initiative, pose une question simple : à quel moment une secrétaire d’État se permet-elle d’affirmer qu’un pédocriminel international n’a rien à voir avec la France, alors que l’enquête américaine établissait déjà des liens ? À quel titre préjuge-t-elle des faits, sinon pour rassurer, pour éteindre, pour enterrer ?
La plaignante appelle la la France « terre d’asile » française pour accusés de crimes sexuels. Polanski, bien sûr, mais aussi tant d’autres, qui savent qu’en France, la prescription est une amie, la notoriété un bouclier, et les déclarations ministérielles des certificats de bonne conduite.
2026 : la justice rouvre les yeux, mais jusqu’où ?
La publication des Epstein Files a contraint le parquet de Paris à une nouvelle communication, le 18 février dernier. Deux enquêtes sont officiellement rouvertes : l’une sur le trafic d’êtres humains, l’autre sur les infractions financières. Laure Beccuau, la procureure, invite les victimes à se manifester. Perquisitions au domicile de Jack Lang, à l’Institut du Monde Arabe qu’il dirigea si longtemps. Réexamen du dossier Brunel. La machine judiciaire feint de s’ébranler.
Mais curieusement, aucune nouvelle charge contre Schiappa. Comme si la lettre d’octobre 2019 s’était évaporée dans les limbes de la mémoire administrative. Comme si le rôle de celle qui fut pourtant au cœur du dispositif gouvernemental sur les violences sexuelles méritait un non-lieu médiatique.
Pendant ce temps, en Norvège, un ancien Premier ministre est inculpé. Au Royaume-Uni, le prince Andrew fait l’objet de nouvelles auditions. En France, on feuillette les fichiers en prenant soin de ne pas marquer les pages.
La République des bonnes consciences
Alors Schiappa, coupable ou bouc émissaire ? Sans doute un peu des deux, comme souvent dans ces affaires où le marigot politico-médiatique préfère sacrifier quelques têtes plutôt que nettoyer les écuries.
Ce qui est certain, c’est que sa lettre existe. Qu’elle a été écrite. Qu’elle a servi. Et que ceux qui espéraient que la France ferait enfin sa transparence sur l’affaire Epstein risquent d’attendre encore longtemps. Car dans ce pays, on le sait, il est des vérités qu’il vaut mieux ne pas écrire, et des noms qu’il est plus prudent de ne pas prononcer.
Surtout quand ils fréquentent les mêmes dîners, les mêmes salons, les mêmes palais. La France d’en haut se protège. Elle l’a toujours fait. Et la pauvre Marlène, dans cette histoire, n’est peut-être que le petit soldat qu’on a sacrifié pour protéger les vrais généraux de l’omerta.
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