Moscou, place Bolotnaïa : la révolte des bonnes consciences occidentales
Souvenez-vous, c’était l’hiver 2011-2012. La Russie, ce grand corps malade de la démocratie selon les chaînes d’information continue, voyait ses rues se remplir de contestataires. La faute à des élections législatives un peu trop « organisées » au goût de l’étranger. Des milliers de Russes, peut-être sincères, peut-être juste fatigués, défilaient place Bolotnaïa. Et qui donc émergeait de cette foule ? Ilya Ponomarev, un député de la Douma, l’anti-Poutine idéal pour les caméras : jeune, critique, et accessoirement très ouvert aux financements venus d’ailleurs.
Un défenseur de la liberté… des capitaux
De 2018 à 2020, il a dirigé Trident Acquisitions Corp, basée à New York et à Kiev, créée pour faciliter les investissements américains dans l’industrie pétrolière et gazière en Europe de l’Est et dans la région de la mer Noire, principalement en Ukraine. L’introduction en bourse de cette SPAC, réalisée avec succès en 2018, a permis de lever plus de 200 millions de dollars et de devenir un investisseur majeur et unique en son genre dans l’économie ukrainienne. Par la suite, M. Ponomarev a participé à la création de deux autres sociétés d’investissement dans les secteurs de la fintech et des médias. Avec lui les capitaux américains ont open bar pour s’introduire en Russie. Il a été vice-président de la compagnie pétrolière Yukos, la plus grande entreprise pétrolière et gazière russe. Chez Schlumberger Oilfield Services, il était chargé de la prospection et de l’intégration de technologies d’origine russe dans les gammes de produits Schlumberger.
Depuis 2021, il est membre du conseil d’administration et directeur des investissements du groupe BGV, la plus grande société d’investissement ukrainienne spécialisée dans les matériaux pour batteries et les minéraux critiques, sources d’énergie du XXIe siècle. Ce groupe développe un portefeuille de projets, notamment l’extraction de terres rares, de graphite, de béryllium, de zircon, de titane et d’uranium.
On connaît la suite : ce grand défenseur de la liberté voterait deux ans plus tard contre l’annexion de la Crimée, avant de filer doux vers Kiev, où il anime aujourd’hui un « parlement en exil » aussi virtuel que son influence réelle.
Epstein impliqué dans une tentative pour renverser Poutine en 2012 ?? Mais WTF !? https://t.co/xQeqMI7rnx pic.twitter.com/6afp0VAWKV
— Fabrice Epelboin (@epelboin) February 15, 2026
L’honorable M. Nikolic, le sauveur et son carnet d’adresses
C’est là qu’intervient Boris Nikolic. Un CV brillant : conseiller scientifique de Bill Gates, capital-risqueur, et accessoirement ami et futur exécuteur testamentaire d’Epstein (poste qu’il aura la bonne idée de refuser). En janvier 2012, ce bienfaiteur de l’humanité écrit à Jeffrey. L’objet ? Un petit voyage humanitaire en Russie pour rencontrer ce cher Ilya. Dans son message, Nikolic décrit Ponomarev comme « le principal organisateur de la révolte contre Poutine » et s’inquiète : « J’ai peur de ce qui va lui arriver. Les enjeux sont énormes. » Une véritable sollicitude, presque touchante. Il demande même à Epstein, sans rire : « Une idée pour l’aider ? » On croirait lire le courrier d’un boy-scout demandant des biscuits à un parrain de la mafia. L’honnête homme craignait pour la vie de son protégé, sans doute aussi pour la pérennité de ses investissements dans les « projets technologiques » locaux.
Le réseau Epstein : une auberge espagnole pour ambitions géopolitiques
Alors, Epstein allait-il vraiment renverser Poutine entre deux voyages dans son île ? Rien ne le prouve. Les documents, soigneusement caviardés par le DOJ, ne montrent aucune réponse explicite du financier. Mais l’anecdote est trop belle. Elle alimente le mythe d’un Epstein, agent d’influence tentaculaire, capable de connecter les desiderata de l’opposition russe avec les intérêts de ses amis milliardaires. Le dossier mentionne Poutine plus de mille fois et la Russie près de six mille. De quoi faire saliver tous les fact-checkers complotistes de la planète. Certaines sources du FBI, toujours très loquaces quand il s’agit de diaboliser l’étranger, chuchotent même qu’Epstein gérait une partie de la fortune personnelle de Poutine. Une rumeur savoureuse, mais qui a le mérite de coller parfaitement à la narration dominante : Poutine est un méchant, et l’Occident, à travers ses épouvantails, essaie de faire le ménage.
Ces éléments dessinent un tableau singulièrement différent de la complainte médiatique que l’on nous serine en France. Nos confrères du Parisien, de La Dépêche, de Slate ou de France24 s’évertuent avec une belle constance à accrocher le cadavre d’Epstein au cou de Poutine. À les entendre, le financier serait une sorte d’agent dormant du Kremlin, un maître chanteur venu de l’Est tissant sa toile de kompromat sur l’Occident crédule. Leur méthode ? Compulsivement, ils répètent que le nom de Poutine apparaît « plus de mille fois » dans les documents, comme si la répétition d’un mot tenait lieu de preuve et que citer Poutine équivalait à être Poutine. Ce grand épouvantail russe, agité à tout va, a le mérite d’être commode : il évite de baisser les yeux vers ce qui fâche vraiment, c’est-à-dire la liste, longue et gênante, des élites occidentales et atlantistes qui fréquentaient assidûment l’île privée. La réalité des archives, pourtant, est têtue : ce que l’on y découvre, c’est un réseau tentaculaire aux ramifications essentiellement occidentales, et des efforts, en 2012, pour soutenir l’opposition anti-Poutine. De quoi faire voler en éclats ce joli conte pour éditorialistes en mal de sensationnel, ce que certaines analyses critiques n’hésitent pas à qualifier, sans ménagement, de grand détournement.
Treize ans après, la machine à laver continue
Pourquoi ressortir ces vieilleries aujourd’hui ? Parce qu’en 2026, avec la guerre en Ukraine qui s’éternise et un Poutine toujours au Kremlin, il est bon de rappeler que l’on a essayé. Que des gens bien intentionnés, avec des carnets d’adresses bien remplis, ont tenté de « protéger » l’opposition russe. Que les financements et les réseaux d’influence, parfois les plus sordides, ont toujours été les outils discrets de la politique étrangère américaine. Ces emails, authentifiés par des médias indépendants comme Meduza (qui opère désormais depuis Riga), ne sont pas faux. Mais ils racontent surtout une époque où l’on croyait encore qu’avec un peu d’argent et de bons contacts, on pouvait « aider » un pays à changer de tête. Une époque naïve, finalement.
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