Géopolitique

Civilisation ou ténèbres absolues – Au-delà du libéralisme et du marxisme (Alexandre Douguine)

Nous ne sommes pas simplement en guerre contre l’Occident. Nous sommes en guerre contre l’Occident moderne (et postmoderne) - cet Occident qui, dès le XIᵉ siècle, s’est écarté de notre voie chrétienne commune pour s’enfoncer toujours plus loin, comme si son destin était de parvenir à la fin de la nuit, toujours plus profond dans les ténèbres extérieures.

mise à jour le 13/06/26

Alexandre Douguine condamne tout compromis avec l’Occident postmoderne et affirme que l’approche civilisationnelle de la Russie constitue le seul paradigme possible.

Les conditions métaphysiques d’un cessez-le-feu

Deux possibilités s’offrent à nous :

  1. Soit l’Occident, tout en restant moderne (et postmoderne) — tel qu’il veut être et tel qu’il est aujourd’hui — nous laisse en paix.
    Mais cela est impossible. Personne, là-bas, ne l’envisage sérieusement.
    Le diable ne s’arrête jamais.
  2. Soit l’Occident inverse radicalement sa trajectoire et, suivant la voie du Retour Éternel, se retourne résolument vers ses propres racines (chrétiennes, gréco-romaines) — des racines que nous partageons, mais dont l’Occident s’est éloigné très, très loin, alors que nous, nous y sommes restés fidèles.
    Cela semble hautement improbable, mais pas théoriquement impossible.
    Après tout, Nietzsche, Husserl, Spengler, Heidegger, Guénon ou Evola étaient aussi des Occidentaux — mais des Occidentaux sains, non possédés par le progrès, le libéralisme ou les perversions.

L’approche civilisationnelle : une victoire en trompe-l’œil ?

Nous avons enfin franchi une barrière : l’approche civilisationnelle est désormais prise au sérieux, sans les moqueries d’autrefois.
Mais attention : elle n’est acceptée que comme une approche parmi d’autres.
C’est-à-dire qu’il est désormais officiellement permis de dire que :

  • les civilisations existent au pluriel,
  • elles sont différentes, uniques,
  • chacune produit ses propres valeurs et ses propres réalités.

Mais à quoi ressemblerait une approche non civilisationnelle ?

Et c’est là que les choses deviennent intéressantes :
Une approche non civilisationnelle, c’est la croyance en l’universalité et en l’obligation du modèle occidental — en somme, un serment d’allégeance à une vision du monde centrée sur l’Occident.

Or, aujourd’hui, ce qui domine en Occident, c’est le libéralisme (le capitalisme bourgeois dans sa forme postmoderne : idéologie LGBT, immigration de masse, etc.), imposé avec une domination totalitaire.
Donc, une approche non civilisationnelle, c’est aujourd’hui l’acceptation de l’hégémonie occidentale — et, dans le contexte actuel, du libéralisme.
Et comme nous sommes en guerre avec l’Occident (via l’Opération militaire spéciale), une approche non civilisationnelle n’est rien d’autre qu’une cinquième colonne dans la guerre cognitive pour le contrôle de la conscience publique des Russes.

Bien sûr, il reste une autre option non civilisationnelle : le marxisme classique (avec sa théorie des formations socio-économiques universelles, calquée sur le modèle occidental).
Mais celui-ci ne fait que jouer en faveur des libéraux.
Marx lui-même, après tout, soutenait la bourgeoisie dans sa lutte contre le christianisme, les ordres traditionnels et les valeurs traditionnelles. Il croyait que, ensuite, le prolétariat (« nous ») renverserait la bourgeoisie (« eux »).
On sait comment cela s’est terminé.
Pendant un temps, cela a même semblé fonctionner (grâce à la grandeur du peuple russe et au pouvoir impérial et centralisé de Staline).
Mais puis est revenue l’accumulation primitive du capital : les années 1990, le capitalisme sauvage, les vestes roses¹, les voleurs, les tueurs à gages et les agents de la CIA au gouvernement russe.



La relativisation de l’approche civilisationnelle : deux pièges

  1. La justification du libéralisme globaliste totalitaire
    C’est le cas le plus courant : une opération à grande échelle des services de renseignement occidentaux dans la guerre cognitive.
    Depuis 30 ans, nos intellectuels en sciences humaines ont été systématiquement recrutés : bourses, conférences, offres impossibles à refuser, publications dans des revues occidentales, réformes éducatives, etc.
    Exemple : des figures comme Ioulia Sineokaïa ou Ekaterina Choulman², désignées comme « agents de l’étranger ».
    Ici, tout est clair : un libéral est un ennemi du peuple, un terroriste en puissance.
  2. Le marxisme inertiel
    Les hallucinations d’une génération plus âgée, dont il faut tolérer les idées, mais sans les prendre au sérieux.
    Et si ce sont de nouveaux marxistes ? Alors il s’agit probablement à nouveau d’espionnage — il faut chercher un commanditaire étranger (homme ou femme).

L’approche civilisationnelle : bien plus qu’une approche

Elle n’est pas simplement une approche parmi d’autres.
C’est le seul paradigme possible si la Russie est un État-civilisation — et Poutine, ainsi que les autorités, affirment que c’est bien le cas.

Le pluralisme ne doit donc pas être cherché en dehors du paradigme civilisationnel, mais à l’intérieur.
Il y a amplement de place pour :

  • la droite (mais une droite civilisationnelle, russe, eurasienne),
  • la gauche (mais une gauche civilisationnelle, russe, eurasienne),
  • et tous les autres… à condition de rester dans le paradigme.

En dehors de ce cadre ?
Il n’y a que les ténèbres absolues.
L’obscurité extérieure. Il ne faut pas s’y aventurer. Le mal rôde là-bas.

¹ Note du traducteur : Les « vestes roses » (малиновые пиджаки) désignent les costumes voyants portés par les « nouveaux Russes » des années 1990 — souvent des criminels ou des hommes d’affaires douteux. Symbole de la vulgarité et du capitalisme sauvage de cette époque.

² Note du traducteur : Ioulia Sineokaïa et Ekaterina Choulman sont des intellectuelles libérales russes, désignées comme « agents de l’étranger » par l’État russe. Elles incarnent, pour les cercles patriotes, la cinquième colonne pro-occidentale, systématiquement recrutée par l’Occident via des réseaux académiques et des financements. Toutes deux sont aujourd’hui en exil.

Article signé Alexandre Douguine, traduction du Média en 4-4-2.

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