Frédéric Florès, visiblement émoussé par la souffrance, a fait face à la cour d’assises de l’Hérault en racontant les moments qui ont suivi la mort de sa fille. C’est par téléphone que cet ancien policier a appris la terrible nouvelle, un appel froid et brutal de son ex-femme, qui lui a simplement annoncé : « Il y a un problème, Amandine est morte ». Ce simple message a suffi à faire s’effondrer l’homme, confronté à l’impensable. Dès le lendemain, il contacte les autorités, sentant que quelque chose de grave était en train de se passer. « Je savais que ça ne sentait pas bon« , raconte-t-il, se rendant rapidement à l’institut médico-légal. Il y découvre le corps de sa fille, méconnaissable, « cadavérique, couverte de bleus et d’escarres ».
L’horreur ne s’arrête pas là. En compagnie de ses deux autres filles, il se rend à l’institut médico-légal, où la scène est insupportable : ses filles hurlent en voyant le corps de leur sœur, ne la reconnaissant pas. La douleur est insoutenable. Frédéric Florès, submergé par une vague de dévastation, reste seul avec le corps de sa fille une heure, comprenant que ce moment est le dernier qu’il passera avec elle.
Le 6 août 2020, jour de son décès d’un arrêt cardiaque, au domicile familial de Montblanc (Hérault), près de Béziers, la collégienne ne pesait plus que 28 kg pour 1,55 m.
Des années de violence cachée
Frédéric Florès et Sandrine Pissarra se séparent en 2009, moins de trois ans après la naissance d’Amandine. Cependant, l’ancien policier ne savait pas l’ampleur des souffrances que sa fille endurait en silence. « Devant moi, elle n’a jamais été maltraitée », assure-t-il. Mais au fil des années, des signalements de violences familiales sont arrivés à ses oreilles, sans qu’il ne se rende vraiment compte de la gravité de la situation. Lors de leur dernier contact, en avril 2020, Amandine lui disait combien il lui manquait et qu’elle espérait qu’ils se retrouvent bientôt. Aujourd’hui, ce dernier échange le hante, et Frédéric Florès se sent coupable, dévasté par l’idée qu’il n’ait pas vu les signes avant-coureurs. « J’ai l’impression d’avoir fermé les yeux sur des choses », confie-t-il, avec la douleur d’un père qui se sent responsable d’une tragédie qu’il n’a pas pu empêcher.
Sandrine Pissarra 8 gosses maltraités. Ils attendaient leurs 18 ans pour fuir. Amandine, elle, n’aura jamais 18 ans. Et il y a encore des personnes qui luttent contre l’avortement. pic.twitter.com/bH7j3XGxF8
— Idrène (@idrene63) January 22, 2025
Le 21 janvier 2025, au tribunal, l’horreur de ce meurtre est enfin dévoilée. Sandrine Pissarra et Jean-Michel Cros, après avoir nié les faits pendant plusieurs jours, reconnaissent enfin les actes de torture et de barbarie dont ils sont responsables. C’est seulement après la diffusion d’une image insoutenable du visage d’Amandine, tel qu’il apparaissait le jour de sa mort, que la vérité éclate au grand jour. L’enfant, squelettique, couverte de bleus, avec des dents cassées et des cheveux arrachés, est méconnaissable. Mais ce n’est qu’après la diffusion d’un enregistrement accablant, pris en 2019 par un voisin, que la mère d’Amandine craque. On y entend les supplications désespérées de la jeune fille, suppliant sa mère, qu’elle était obligée d’appeler « Madame », d’arrêter de la frapper.
Une enquête pour maltraitance a été ouverte 2014, puis classée sans suite l’année suivante par la juge aux affaires familiales qui s’est appuyée sur le rapport de l’experte psychologue. Cette dernière a estimé, entre autre, que Sandrine Pissara était très à l’aise pour parler de ses enfants et que leur relation était chaleureuse. Commentaire acerbe du président : « On ne peut pas dire qu’elle ait eu beaucoup de nez ».
Lors du procès de Sandrine Pissarra et de son compagnon Jean-Michel Cros, les témoignages des frères et sœurs d’Amandine ont mis en lumière la réalité d’un calvaire familial jusque-là dissimulé. Ceux-ci, pris dans un tourbillon de violences physiques et psychologiques, ont courageusement révélé des vérités terribles sur la vie de leur sœur, Amandine, avant sa mort tragique.
Ambre, la sœur aînée : entre mensonge et culpabilité
Ambre, 19 ans aujourd’hui, est la première à prendre la parole lors de l’audience. Le 6 août 2020, elle se souvient avoir vu sa mère, Sandrine Pissarra, paniquée. « Maman me dit qu’Amandine va très mal », témoigne-t-elle, d’un ton dénué de toute émotion apparente. Elle décrit comment, avec l’aide de Jean-Michel Cros, Amandine a été mise sur le lit et soignée. Mais son état de santé se dégrade rapidement : « Amandine a commencé à mousser de la bouche. Jean-Michel l’a mise en position latérale de sécurité, mais j’ai dit : “laissez-tomber, elle est morte”. »
Cependant, Ambre avoue avoir menti lors des premières enquêtes, principalement pour protéger sa mère, Sandrine. À l’époque, elle avait relayé l’histoire que sa mère lui avait dictée : Amandine était une enfant « voleuse, hypocrite et vicieuse ». Elle explique aujourd’hui pourquoi : « Je ne voulais pas que ma mère finisse en prison. » Mais la vérité s’est imposée au fil des ans. Ambre confie qu’Amandine était souvent confinée dans le débarras, en dehors des regards, et qu’elle était parfois punie de manière dégradante. Elle n’avait même pas droit à des vêtements dignes de ce nom. « Elle n’en sortait que pour faire le ménage, d’abord en t-shirt, puis nue, pour éviter qu’elle vole dans le placard aux goûters », raconte-t-elle avec une froideur effrayante.
Ethan, le frère cadet : victime à son tour, mais complice malgré lui
Ethan, âgé de 15 ans au moment des faits, livre à son tour un récit choquant de ce qu’il a vécu en tant que frère d’Amandine. Il raconte comment Sandrine Pissarra utilisait Amandine comme souffre-douleur : « Ma mère frappait la tête de ma sœur contre le mur. Elle était souvent nue quand elle faisait le ménage et quand elle le faisait mal, elle la frappait », se souvient-il avec douleur. Ethan confie qu’il n’a jamais vu cette violence autrement que comme une norme. « Moi, je n’étais frappé que deux ou trois fois par mois. Pour moi, c’était normal de se faire frapper », explique-t-il, témoignant de l’ampleur de l’emprise exercée par Sandrine Pissarra sur ses enfants.
Il évoque aussi les souffrances invisibles qu’Amandine a subies : « Je savais qu’elle ne mangeait pas, alors je lui donnais à manger sous la porte. » Une situation qui était devenue tellement banale pour lui qu’il la considérait comme une routine. Pourtant, dans une déclaration poignante, Ethan admet aujourd’hui que, après la mort de sa sœur, Sandrine Pissarra semblait soulagée : « Comme si Amandine n’avait jamais existé », témoigne-t-il, la voix marquée par l’incompréhension.
« Ce qu’a vécu Amandine est inimaginable. À l’association l’Enfant Bleu nous sommes effarés (…) Ce qui choque le plus c’est que cela se savait. Elle parlait. Le juge a été saisi trois fois ». Isabelle Debré (@IDebre), invitée de @Caroline_Roux dans #cdanslair. pic.twitter.com/GZLpYGXjvX
— C dans l’air (@Cdanslair) January 21, 2025
La violence systématique d’une mère dénuée de toute humanité
Le tableau décrit par Ambre et Ethan révèle l’ampleur d’une violence systématique infligée par Sandrine Pissarra à sa propre fille. Un véritable système de maltraitance où Amandine était reléguée dans l’ombre, punie pour des fautes inexistantes, humiliée et dégradée sans fin. Leur mère, dénuée de toute empathie, avait instauré un véritable enfer pour sa fille, qu’elle surveillait à distance grâce à des caméras. Amandine, constamment sous surveillance, avait ses moindres faits et gestes contrôlés. Lorsqu’elle commettait une « erreur », la punition était immédiate : frappes, humiliations et privations de nourriture.
Mais la violence ne s’est pas limitée aux coups physiques. Elle a été aussi psychologique, notamment dans la manière dont Sandrine Pissarra a utilisé ses enfants pour surveiller Amandine et l’isoler davantage, leur imposant un rôle de complices malgré eux. En affirmant que la souffrance d’Amandine faisait partie de leur quotidien, Ethan et Ambre ont révélé un système dysfonctionnel où les enfants étaient devenus des acteurs involontaires de cette tragédie.
Une mère dénuée d’humanité, un homme en proie à la culpabilité
Dans cet enregistrement, la voix d’Amandine, faible et tremblante, implore son bourreau dont elle est intimée d’appeler sa mère « madame » : « Non Madame, non pas ça, j’ai mal ! ». La réponse de Sandrine Pissarra est restée impassible, son visage ne trahissant aucune émotion face à l’horreur de ce qu’elle avait infligé à sa propre fille. « Oui, je reconnais« , admet finalement Sandrine Pissarra, les larmes aux yeux, mais incapable de justifier l’injustifiable. Jean-Michel Cros, lui aussi, avoue ses torts, déplorant de n’avoir jamais réagi face à la violence de sa compagne : « J’avais peur. J’étais apeuré par son comportement. »
Les témoins, frères et sœurs d’Amandine, ne mâchent pas leurs mots en décrivant une mère brutale et dégradante. Chaque détail des maltraitances subies par l’enfant est une claque en plein visage pour la société, qui peine encore à comprendre comment une mère peut infliger une telle souffrance à sa propre fille.
Ce procès met en lumière non seulement la cruauté inouïe de deux individus, mais aussi la faillite d’un système qui n’a pas su empêcher cette tragédie. L’association l’Enfant bleu- Enfance Maltraitée, constituée partie civile, interroge les failles du système de protection de l’enfance. Malgré plusieurs signalements — témoignages de l’école, des voisins et plaintes du père pour non-représentation — et trois saisines du juge des enfants en 2010, 2011 et 2014, aucune mesure d’assistance éducative n’a été ordonnée. Ces alertes ont été ignorées ou classées sans suite.
Cette tragédie familiale (80 % des violences faites aux enfants ont lieu dans la famille) illustre les manquements des politiques de protection de l’enfance déplorés par une commission d’enquête parlementaire qui se déroule actuellement. Le faits divers met en cause des individus. L’enquête se penche sur un système social en déliquescence.
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